Tandis que je lisais toute à l’heure l’essai d’un jeune homme vertueux — que je me garderai de nommer afin de ne pas ternir l’indéniable impression de probité morale qui se dégage de sa personne et de ses écrits (ceci dit sans ironie, ou presque, ma tendresse au quotidien à l’égard des jeunes hommes vertueux étant presque aussi intense que mon dégoût envers les intellectuels chantres de la vertu qui ne s’assument pas comme tels : lui, au moins, ne prétendrait jamais être autre chose qu’un garçon de bonne famille, aspirant à l’élévation morale) —, j’ai trouvé une phrase formidable de Laure Adler à propos de Marguerite Duras — dont j’avais décidé, malgré la tentation de contrevenir à mes principes, de ne jamais lire la biographie, après avoir constaté l’ampleur des dégâts que produisaient la connaissance de la vie de Duras sur ses lecteurs, tout entiers livrés à leur fascination débile, réduisant leurs discours à quelques conneries à propos de la folie de l’écrivaine. Après avoir rappelé la répétition au cœur de l’œuvre de Marguerite Duras — l’inscrivant, du coup, dans cette grande lignée d’écrivains dont l’œuvre se construit entièrement sous le signe du ressassement (Proust, Céline, Thomas Bernhard;en voulez-vous des noms, en v’là!) —, Laure Adler écrit une chose merveilleuse :
« Marguerite raconte toujours la même histoire, se répète jusqu’à la satiété et quelquefois jusqu’à l’obscénité. Elle a quelques obsessions mais peu d’imagination. »
- Music:Fischerspooner - Let It Go
- Music:Wir Sind Helden - Darf Ich das behalten
Peu d'intellectuels ont été aussi incarnés que le fut Philippe Muray. Je ne pense pas qu'on puisse imaginer Philippe Muray sans un corps et sans une bite. En tous cas, pour ma part, je ne l'imagine pas autrement. Ma lecture de Muray est liée à une série de sensations très concrètes. Je ne peux pas penser à Après l'histoire et L'Empire du bien autrement que dans le contexte dans lequel je les ai lus, en plein été sur la terrasse de la Brûlerie St-Denis, nue sous ma robe d'été rouge, tandis que le vent caressait mes bras, ma poitrine presque entièrement offerte et ma chatte découverte sous ma jupe. Je me rappelle du goût du café Mont-Blanc que je bois tout le temps sur cette terrasse l'été - un moka espresso, garni d'une boule de crème glacée à la vanille et de crème fouettée - et l'odeur de ma chatte qui montait jusqu'à mes narines par une chaleur aussi intense. Je me suis toujours demandée si les passants sentaient aussi précisément que moi cette odeur, s'ils l'identifiaient. Peut-être suis-je la seule à l'identifier parce qu'elle m'est familière. C'est donc entre l'impression de la chaleur sur ma peau, le goût du café et l'odeur de ma chatte que ces ouvrages de Muray me reviennent en tête. J'imagine qu'il se réjouirait de tant de concrétude.
Souvent, quand je pense à Muray, ce terme me revient en tête: bouche d'engloutisseuse. Bien sûr, c'est ma propre bouche qui me vient en tête, et c'est la queue de Philippe Muray que j'ai envie d'engloutir. De ce passage dont elle est extraite, je ne me rappellais que la bouche d'engloutisseuse, qui avait frappé trop violemment mon imagination à la lecture, au point de liquider le reste. Elle ne constituait qu'un simple point de comparaison, mais avec quoi, au juste? De quoi parle L'Empire du bien? Des vertus d'une suceuse!
Après avoir fouillé dans mes notes de lectures, j'ai enfin retrouvé le passage. C'est de littérature dont il était spécifiquement question. Ce n'est tout de même pas uniquement en raison de ma lubricité que ce passage avait attiré mon attention.
« Bien sûr, ces ouvrages aux normes européennes, tous ces romans à très basses calories, tous ces livres composés selon les techniques les plus douces, les méthodes les moins polluantes, sont à peu près à la littérature ce qu’une voix de speakerine d’aéroport est à celle d’une vraie femme en train de jouir; ou une fellation par minitel à une vraie bouche d’engloutisseuse; mais qui oserait le révéler? » (L'Empire du bien. p. 270)
On ne pourra pas dire qu'il n'a pas le sens des comparaisons! J'en ai rarement lu de plus efficaces. Mais Philippe Muray n'est pas seulement la source d'images érotiques puissantes. Il est aussi un des analystes les plus fins du rapport que notre monde entretient avec la sexualité, de ce qui advient de celle-ci à cette époque qui est à la nôtre:
« Plus profondément, l'espèce de répugnance avec laquelle tant de gens s'éloignent du sexe pourrait venir du fort taux d'échec ou de ratage que comporte son exercice (même quand c'est réussi, "il n'y a pas de rapport sexuel"), et que l'échec ou le ratage nous sont devenus odieux. Il n'y a pas de "victoire" sexuelle, il n'y a pas de "gloire" sexuelle, les conquêtes de Don Juan n'ont rien de sportif. Il n'y a qu'un jeu, où personne ne gagne: le plaisir n'est pas le succès. L'extravagante passion des sociétés contemporaines pour les "performances" des "battants" est incompatible avec le jeu sexuel, c'est-à-dire avec la réalité, la réalité telle quelle, la réalité sans cause et sans but. » (Le Portatif, p. 78)
J'ai souvent parlé de l'échec comme élément constitutif de la littérature. En lisant ce passage si convaincant de Muray aujourd'hui, je me me rendais compte qu'une littérature érotique qui se respecte, qui ne verse pas dans la niaiserie fantaisiste à laquelle elle est si souvent associée, mais prétend plutôt à une certaine vérité, confirme encore plus vigoureusement cette règle. Il ne saurait y avoir d'érotisme triomphant. Le succès est le grand leurre de notre époque. Nous sommes tous voués à l'échec.
Citation approximative de L'amour l'après-midi d'Éric Rohmer
Dans les derniers jours, j'ai vu tous les Contes moraux d'Éric Rohmer, sauf Ma nuit chez Maud que j'ai vue il y a longtemps. Dans les six films, tout est lié à la sexualité. Ils sont tous éminemment sexuels. Il n'est question que de ça. Il ne se passe pourtant jamais rien concrètement. Dans tous les films, les amants prennent tour à tour la fuite. C'est toujours l'homme qui quitte à l'ultime instant, et le film se clôt. La force de la série réside justement dans l'absence étonnante d'ébats. Le barbu du Genou de Claire ne succombe jamais à la fraîcheur de Laura, l'homme marié résiste à Chloé dans L'amour l'après-midi, Bertrand prend l'argent de Suzanne dans La Carrière de Suzanne mais jamais son cul... Je suppose que ça ne vous fait rien de savoir ça. Pour tout dire, moi, ça m'ébranle. Quand j'ai quitté ce journal, je ne voulais plus faire de l'explicite. Je me disais que c'était une fuite, parce que c'est plus facile à écrire. Je m'amuse à l'écrire, mais la littérature, c'est une dure besogne, pas un divertissement d'après-midi. Les remises en question de pornographe littéraire, ça ennuie à longue! Allez, Albertine, offre nous de la bite, une nouvelle Autrichienne, des fluides! Je suppose que je succombe à la mélancolie du début de la nouvelle année. Vous auriez sans doute préféré en fin de compte un père Noël lubrique à de la réflexion de l'écrivailleuse nobody que je suis. Il n'y a que deux façons d'écrire pour moi : de l'explicite le plus vulgairement que possible, ce que je fais ici, et de la sexualité en fuite. Les Contes moraux de Rohmer s'attachent à la deuxième. Je me dis que ce qu'il a fait était plus risqué au fond que ma petite pornographie intellectuelle. En ce moment, je me dis que je ne suis pas assez solide pour écrire autre chose un jour. Je me complais à croire que je pourrais être une ratée. Alors que d'autres s'imaginent triomphant fièrement des aléas de la vie, je me vois toujours en ratée. Je me joue les scènes de mon ultime échec. Quelle sombre nature, cette Albertine, direz-vous! Eh bien, soit, je suis l'amertume même et rien d'autre. Je suis à la fois la catin des déprimés, la nymphomane trop cérébrale et la future écrivaine ratée. Au moins, je n'aurai pas été dupe. Ce que je détesterais le plus, c'est de passer pour une idiote. Je suis aussi la lucidité même. Comme les héroïnes de Rohmer, je ne me laisse pas prendre aux jeux. Si j'y participe, c'est toujours en connaissance de cause. Tenez-vous le pour dit! De toute façon, je suis comme les personnages de Thomas Bernhard dans Le Nauvragé : Glenn Gould ou rien.
Pendant un bout de temps, je coupais la poire en deux (ah ce que j'aime ces expressions ridicules!) entre l'explicite et l'absence de sexualité. J'écrivais des histoires pornographiques de grands mélancoliques avec du sperme et des larmes, des cris et des sanglots. J'ai passé cette époque. Mes textes restent mouillés, mais fini le temps des larmes. Je n'y retournerai pas. Ah ça non! Soyez rassurés. Je croyais que cette image des amants en larmes résumait tout. Qu'elle exprimait dans un tableau sinistre le fond de la chose. J'avais tort, c'est une image faible. Les personnages des Contes moraux le savent. Tout se déploie entre la présence et la disparition de la tension. La larme, c'est l'entre-deux indésirable. Le résidu médiocre.
***
Le nouvel épisode de L'Avarie des viandes arrive très bientôt. Je me suis octroyée un petit congé férié de feuilleton.
Jérôme: Dis-le. Je n'inspire pas.
Aurora: C'est vrai. Je n'ai jamais eu envie de me servir de ton personnage.
Jérôme: Parce qu'il est trop fade?
Aurora: Oui... mais on peut écrire de bonnes histoires sur des personnages insignifiants.
Extrait du Genou de Claire d'Éric Rohmer.
Dans la littérature érotique, ça manque de personnages insignifiants. On dirait que les littérateurs du genre se complaisent dans le sens. Ils veulent des personnages de prestige: des super héros de l'acte sexuel, de l'orgasme et de la séduction. Dans mon jeune temps, c'est-à-dire avant 2002, j'écrivais de la littérature érotique ailleurs. Je ne laissais pas ma place en terme de triomphe. Je voulais constamment que mes personnages soient des êtres d'exception capables de l'orgasme le plus juste, de la séduction la plus parfaite et de l'acte sexuel le plus édifiant. Il me semble qu'il n'en est rien aujourd'hui. Je me rappelle qu'un de mes collègues de la chose littéraire érotique sur cet autre lieu m'avait dit que nous devions ensemble avoir généré un nombre incroyable d'orgasmes. Je n'étais pas peu fière de me l'imaginer. Maintenant je cherche autre chose. Je n'écris pas un texte ciselé pour une branlette. Au contraire, je m'applique à les mettre en échec. Je recherche au fond celui qui se déploie dans un climat peu propice. Je me rappelle avoir été rudement excitée à la lecture de J'irai cracher sur vos tombes de Boris Vian. Lee Anderson n'est pas seulement insignifiant; il est répugnant, odieux. Je me suis branlée pourtant, à plusieurs reprises, dans un texte qui n'est pas destiné à plaire. La pornographie c'est comme ça. Les personnages sont médiocres, sans importance. Je devrais ajouter une nouvelle note au Manifeste.




