01 décembre 2007 @ 07:06
Boucles  
Il est agréable de constater qu'on avait déjà, il y a quelques années, non seulement compris mais intégré un auteur qu'on a pourtant l'impression, en le relisant, de commencer à peine à le comprendre. Je constate que j'avais alors saisi une partie importante de la pensée d'Adorno. Déjà à l'époque, j'en étais arrivée là. Pas si mal. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas aller plus avant dans l'oeuvre. C'est ce que j'essaie tant bien que mal de faire en ce moment.

À cette lointaine époque, il y a deux ans et demi, il y a un siècle, il y a une éternité - époque où je donnais encore parfois dans la subtilité -, j'avais envoyé un texte réfléchissant à partir de la pensée d'Adorno au milieu universitaire, aux études littéraires (toutes universités confondues) en particulier. À cette fin, je m'étais créée non seulement un mais deux pseudonymes de jeunes femmes originaires de deux universités différentes et inscrites toutes les deux à la maîtrise, Julie Boulanger et Amélie Paquet. On remarquera mes talents en matière onomastique! Julie et Amélie, c'est-à-dire n'importe quelle jeune femme de leur âge. Ça aurait pu tout aussi bien être Mélissa, Geneviève ou Annie, mais Julie et Amélie m'apparaissaient comme les noms les plus dénués d'identité. Que dire de Boulanger et Paquet?Je brille d'inventivité n'est-ce pas?

Ces deux jeunes femmes, en à peine quelques mois, étaient revenues de pas mal tout en ce qui concerne l'université et qui pourtant continuaient de croire en la pertinence d'évoluer au coeur de l'institution. J'étais alors plutôt d'accord avec elles. Vous vous doutez bien que ça a changé. Pour ma part, je suis désormais persuadée que non seulement l'université n'est pas le seul espace de pensée offert aux intellectuels, mais qu'il n'en est plus un. Vous en connaissez encore beaucoup d'intellectuels qui oeuvrent au sein de l'institution? Pas moi. Ou si peu. Simples exceptions d'une règle que tout le reste confirme. On pourrait me rétorquer qu'il n'y en a pas tellement plus ailleurs. C'est bien vrai! Mais je garde espoir.

Voici donc mon texte paru dans la section « Abrogations » de la revue Main Blanche en avril-mai 2005:

À partir de la vie mutilée
Julie Boulanger & Amélie Paquet
fillesdeloth@arkanox.net

Ainsi l’ordre est assuré : les uns rentrent dans le jeu (mitmachen) parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement; et ceux qui pourraient faire autrement, ils sont tenus à l’écart parce qu’ils se refusent à rentrer dans le jeu.
Theodor W. Adorno, Minima Moralia.

S’il fut valable de croire qu’étudier permettait d’échapper à un ordre du monde régi par une logique dénuée d’humanité, la poursuite d’études nous apprend que l’université ne saurait en aucun cas constituer un refuge contre cette forme de vie détériorée. À l’intérieur de Minima Moralia, Adorno analyse les causes et les conséquences « de cette caricature de ce que serait la vraie vie [1] ». Le sous-titre français de l’essai — Réflexions sur la vie mutilée — ne parvient cependant pas à restituer la position à partir de laquelle il énonce sa pensée. Il ne pourrait en aucun cas s’agir pour Adorno de réflexions sur un objet, détachées, préservées de cet objet. Le sous-titre original, Reflexionen aus dem beschädigten Leben, signale d’emblée que son étude se constitue à partir de la vie abîmée, d’une existence dans laquelle la capacité à penser et à conserver son humanité est menacée [2]. S’il souhaite maintenir une rigueur et un esprit critiques, l’universitaire se voit contraint à adopter cette posture. L’intellectuel, au sein de l’université, ne peut échapper à la vie mutilée et ce n’est désormais qu’à partir d’elle qu’il continue de penser.

Ce maintien de la pensée s’oppose aux exigences institutionnelles qui participent à l’évacuation constante de celle-ci. Nos entrées respectives à la maîtrise — en études françaises à l’Université de Montréal et en études littéraires à l’UQAM — nous ont montré que, si cette propension est déjà présente au premier cycle, elle se manifeste sous de nouveaux aspects aux cycles supérieurs. Alors que la maîtrise semble plus propice à la réflexion, en raison du nombre restreint de séminaires à suivre et de leur caractère généralement plus exigeant, et qu’il est en effet davantage envisageable de s’y consacrer, la pensée ne doit pas moins y être constamment mise à profit. Une rentabilité immédiate du savoir est sollicitée. Tout espace de réflexion constitué pour la lecture, si infime soit-il, doit servir.

Il s’avère par ailleurs impossible de ne pas être frappé par l’invalidité d’affirmations, faussement rassurantes, — qu’on entend parfois — selon lesquelles, par exemple, « la première chose que nous devons apprendre en entrant à la maîtrise est de perdre la maîtrise ». Tout nous convie, au contraire, à prétendre à cette maîtrise. Nous sommes immédiatement qualifiés de « spécialistes » de notre champ de recherche par plusieurs de nos professeurs, sans même que nous n’ayons disposé du temps requis pour connaître notre sujet. Il ne reste plus alors qu’à espérer que l'attribution de ce titre constitue un moyen humoristique qui vise à stimuler nos efforts de recherche… Nous devenons autrement spécialistes à bien peu de frais. Nous devons, quoi qu’il en soit, adopter cette attitude et dissimuler la moindre incertitude, au risque de perdre toute crédibilité. Le mouvement de la pensée est interrompu au moment même où il fût bénéfique de le déployer. Il n’y a alors pas lieu de s’étonner, comme le font certains, qu’il ne se trouve plus que très peu d’essayistes parmi les universitaires, surtout des chercheurs. L’essayiste endosse une posture risquée qui refuse l’attitude de spécialiste commandée par l’institution universitaire.

Afin de satisfaire aux objectifs institutionnels, l’étudiant doit instrumentaliser ses capacités intellectuelles. Il est nécessaire que ses connaissances puissent être rendues, à tout moment, par une performance orale efficace. L’art de la formule s’avère indispensable pour témoigner de l’ampleur de ses lectures. S’il souhaite prouver sa valeur, l’étudiant doit être en mesure d’énoncer un commentaire à tout propos, particulièrement au sujet des textes qu’il n’a pas lus. Une telle situation de performance abolit tout espace de discussion authentique. L’écoute des autres a pour unique objectif d’octroyer au virtuose de la formule une occasion supplémentaire de se faire valoir à travers une intervention. Plutôt que d’être sensible aux réflexions de l’autre, de le pousser à affiner sa pensée, il l’entraîne vers ses propres objets d’étude, sur un terrain qu’il maîtrise et où il possède l’avantage. Celui-là même qui s’était toujours refusé à céder à l’esprit de compétition se sent gagné par celui-ci. En vertu de l’éthique respective de chaque professeur, une telle attitude est encouragée ou − heureusement, dans la plupart des cas − découragée. Quoi qu’il en soit, la pensée est une fois de plus évacuée par une certaine facticité des échanges, au sein des séminaires et, à plus forte raison, des colloques, lieux par excellence des démonstrations sans faille. Force est pourtant d’admettre que la réflexion ne progresse qu’en assumant et en recherchant ses propres instants de défaillance…

Tandis que les possibilités de penser s’effritent, l’intellectuel se voit voué à l’exil au cœur même de l’université, tout en ne pouvant trouver qu’en elle son unique lieu d’existence. Il serait d’ailleurs erroné de croire que les aptitudes cognitives jumelées à un travail constant et acharné, si considérables soient-ils, sont seuls garants de la survivance à l’intérieur du milieu universitaire. Une compréhension du jeu institutionnel et une capacité, presque inhumaine parfois, à composer avec ce jeu constituent les conditions premières de la survie dans l’institution. La situation s’avère davantage intenable dans un domaine comme l’étude de la littérature dans lequel une sensibilité au texte — qui demeure indispensable à sa pleine compréhension, peu importe la teneur intellectuelle des analyses ou leur volonté scientifique — est souvent indissociable d’une sensibilité plus générale. Pour parvenir à supporter le milieu universitaire, cette sensibilité doit paradoxalement céder sa place à un stoïcisme inébranlable. Du coup, c’est la littérature qui y perd, une fois de plus reléguée derrière d’autres considérations. Ne serait-ce que dans l’espoir de s’y consacrer entièrement, l’intellectuel peut être tenté de quitter l’université afin de poursuivre son étude hors des cadres de l’institution. Au-delà même des considérations financières, ce projet se révèle impossible. On pourrait, sans trop d’exagération, attribuer au système universitaire un caractère totalitaire. Avec raison peut-être, l’université détient — directement ou indirectement — le monopole des productions intellectuelles sérieuses. Peu de choix s’offrent alors à celui qui désire œuvrer à l’extérieur de ce milieu.

Si la tentation se fait forte d’abandonner l’université dans le but d’échapper aux mouvements de liquidation de la pensée et de l’humanité qui l’animent, la seule résistance véritable qu’on puisse leur opposer demeure de les affronter de l’intérieur. L’unique effet d’un tel abandon consisterait à être préservé de ces mouvements, alors que ce n’est qu’en assumant le risque d’être vaincus par eux qu’il apparaît envisageable de les renverser. En acceptant d’entrer dans le jeu, on acquiesce toutefois inévitablement, dans un premier temps, au maintien de l’ordre. À ce sujet, il importe d’entendre le terme allemand employé par Adorno, que la traduction restitue en tant qu’« entrée dans le jeu [3] » . Le verbe mitmachen décrit un mouvement qui engage le sujet, marque le passage entre « prendre part à » et « être de ». En participant au jeu, non seulement l’entretient-on, on lui accorde plus de force. De ce fait, seule une solution radicale apparaît en mesure de résoudre l’aporie dans laquelle est plongé l’intellectuel.

Auprès de celui qui prend conscience de la vie mutilée, la figure de Joubert, qui « a préféré [l’] échec au compromis de la réussite [4] », énonce les deux termes admissibles. Avec Joubert, tel que nous le présente Blanchot, on est tenté d’affirmer que le parti pris de l’échec contre le compromis constitue le seul triomphe. Jules et Jim [5] problématise ce partage entre l’échec et la réussite. Face à la faillite de sa recherche d’une nouvelle forme d’existence et contre les compromis de Jim, Catherine − qui prend sur elle le tragique du monde et le précipite vers son aboutissement − choisit l’échec, entraînant Jim à sa suite. Elle laisse derrière elle, au cœur de la vie mutilée, Jules et leur fille, Sabine. De l’intérieur de la blessure, Jules est celui qui parvient à un au-delà de l’échec et du compromis de la réussite. En refusant l’abandon, il assure l’héritage, à partir des ruines, vers la possibilité d’une nouvelle forme d’existence.

 



[1] Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée., traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Paris, Payot, 2001, p. 10.

[2] «  En premier lieu, Adorno y dit comment les plus beaux rêves sont gâtés, lésés, mutilés, endommagés (beschädigt), blessés par la conscience éveillée qui nous fait savoir qu’ils sont pure apparence (Schein) au regard de la réalité effective (Wirklichkeit). Or, le mot dont Adorno se sert alors pour dire cette blessure, beschädigt, c’est celui-là même qui apparaît dans le sous-titre des Minima Moralia : Reflexionen aus dem beschädigten Leben. Non pas « réflexions sur » une vie blessée, lésée, endommagée, mutilée, mais « réflexions depuis ou à partir » d’une telle vie, aus dem beschädigten Leben : réflexions marquées par la douleur, signées par la blessure. » Jacques Derrida, Fichus. Discours de Francfort, Paris, Galilée, 2002, p. 15.

[3] « So ist für die Ordnung gesorgt : die einen müssen mitmachen, weil sie sonst nicht leben können, und die sonst leben könnten, werden draußen gehalten, weil sie nicht mitmachen wollen. » Theodor W. Adorno, Gesammelte Schriften 4, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1980, p. 22.

[4] Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2003, p. 88.

[5] François Truffaut, Jules et Jim, France, 1962.

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