29 juin 2004 @ 22:40
Les corps cédés au temps  
Ce sang, aussi étranger qu'intime, s'inscrivait dans ma chair plus intensément encore que les marques et les meurtrissures qui recouvraient mon corps. Je sentais sur moi, au même instant, ses yeux à elle et ses larmes à lui. À travers ses halètements et ses gémissements, il pleurait en réalisant l'ampleur de la mise à l'épreuve de ses désirs accomplie avec nous. Nous étions, elle et moi, les témoins et complices du débordement non contrôlé et inattendu de ses offrandes. Nos corps nus, désordonnés et unis, suspendaient - l'espace seulement d'un moment - leurs gestes. La douleur de ses larmes se joignaient à celle de son sperme, brûlant davantage nos corps que toutes les plaies que nous avions ouvertes sur nos peaux.

Notre relation profonde avait depuis longtemps renoncé à tout confort. Nous abîmions ensemble nos êtres au coeur des restes d'un livre éclaté sur la banquette arrière d'un véhicule. Devant l'urgence de commettre nos fautes, nous connaissions déjà l'impossibilité de contenir une fois de plus notre contact grave. Liés par une consanguinité intellectuelle, il était aussi sensible, sérieux et mélancolique que nous deux. Je savourais, troublée, la réunion physique de la femme que j'aimais à cet homme avec qui je pressentais, depuis la première rencontre, la proximité. Ses larmes tombaient encore, marques tangibles d'une incompréhensible culpabilité. Notre abandon était pourtant totalement volontaire. Offertes à son sexe, nous étions prêtes à subir l'étendue de sa perversité. Nos corps, beaucoup plus jeunes que le sien, avaient connu plus qu'il n'eût pu le croire la souillure.

Les mains avides sur son sexe, plus dur qu'il ne l'avait jamais été, nous espérions le faire entièrement nôtre en le plongeant brusquement au sein de nos organes. À ses larmes s'unissaient inévitablement celles de ma soeur et les miennes, alors que nous lui proposions l'ultime célébration des ébats saturniens. Ses dents et sa langue s'accrochaient à nous, suivant la violence avec laquelle nous avions déjà adjoint nos doigts à sa chair, sur son dos, sa poitrine, son cul, sa queue. Cherchant à déjouer d'emblée la fascination, nous avions consigné sur lui nos traces afin de nous livrer, sans possibilité de retour, à la nécessaire confrontation de nos espaces.

Amant complet, il acquittait de sa propre perte ses orgasmes. Notre parcours commençait à même la surface de nos corps et craignait déjà d'être livré à sa disparition. Par cette impudicité se dévoilait enfin l'étendue de notre liaison spirituelle, que les distances de la malheureuse décence et de l'hasardeuse moralité avait retardé. Nous le poussions à la vulgarité. Par sa voix, nous voulions entendrent les pires mots afin de le contraindre à se révéler. Ses paroles se transformaient, sous le coup des obscénités, en cris compromettant, devant nous seules, l'entièreté de son être.

Nous lui offrions, portant l'échange à un aboutissement absolu des corps, notre jouissance. Notre complice, immergé dans nos orgasmes, recevait de ma soeur et de moi la brutalité de notre souffrance et l'ivresse de nos exaltations. Le partage de nos intimités bouleversaient l'aisance des positions définies. Notre passion lubrique se réalisait dans l'éclatement de nos rôles.

Un jour pourtant nos gestes devraient cesser. Nous n'aurions jamais la force de soutenir nos ébats devant l'éternité. Chaque nouvel orgasme annonçait déjà la possibilité d'une fin, le moment sinistre où nous redeviendrions des êtres distincts, ou pire, des inconnus. Je savais que ma soeur resterait liée à moi. Je redoutais le détachement de notre amant. Il disposait d'une raison supplémentaire de justifier sa fuite maintenant que nous avions connu sa bite, son foutre, son sang, ses larmes. Nos corps imploraient d'être dévorés, plutôt que de s'assujettir à l'inexorable éloignement. Lorsqu'il ne serait plus capable de nous prendre, s'il refusait notre absorption, nous allions peut-être devoir provoquer sa mort à lui. Sa dépouille, queue bandée, yeux ouverts et poitrine éclatée sous les coups de notre arme à feu, pourrait ainsi reposer à jamais au centre de nos fluides, de nos corps, dans l' attente de sombrer à sa suite dans l'effacement.
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