28 mai 2007 @ 07:36
L'avarie des viandes - épisode onze : « Tiens-toi le pour dit, Lucrèce Borgia! »  



Osti que ça m’a fait chier. Je n’aurais jamais cru ça de toi. Je me suis rendue compte qu’à plusieurs égards, tu écrivais exactement comme moi, salope! Je ne m’attendais pas à cette énergie, à cette véhémence. Je ne croyais pas que le Québec donnait encore naissance à des écrivains comme ça.

Je règle mes comptes une bonne fois pour toutes avec l'empoisonneuse, dans « Tiens-toi le pour dit, Lucrèce Borgia!». Il était temps qu'elle sache qu'il n'existe entre nous aucune filiation, qu'une malheureuse coïncidance qui devrait s'estomper à la longue.


Tiens-toi le pour dit, Lucrèce Borgia!

Bonjour. C’est Albertine Bouquet. Tu dois te demander de quelle manière j’ai eu ton numéro de téléphone. En fait, c’était pas trop compliqué. Je t’ai trouvée sur Canada411. Peut-être que tu veux qu’on te trouve. Tu serais du genre à aimer être stalkée. Il y a juste des gens cinglés qui pourraient désirer ça. Comme toi, bref. Et comme moi. C’est un peu à ce sujet là que je t’appelle, d’ailleurs. Pas pour te stalker. Ça me fait chier de tomber sur ta boite vocale. J’espérais que tu sois là. Pour une fois, j’avais envie que tu n’aies pas l’avantage. J’aurais aimé te prendre par surprise à mon tour. Évidemment, il semble que les éléments soient une fois de plus de ton côté. J’ai toujours eu l’air d’une faiblarde devant toi. Pire : d’une sentimentale. Dès le début. La première fois que je t’ai vue, tu connaissais quelque chose que même mes parents ne savent pas! Quoiqu’au fond mes parents ne savent pas grand à chose à mon sujet... C’était une simple façon de parler. Ils ne connaissent rien de la saloperie inouïe du fruit de leurs entrailles. Dieu les en préserve! Mais l’avantage avec eux, c’est qu’ils vont toujours se retourner au bon moment pour ne pas voir. Toi, au contraire, tu l’avais sous le nez. Tu savais à quel point j’avais œuvré brillamment à gâcher ma vie. Tu me l’as dit : les gens, ils n’y comprenaient rien. Pauvre petite Albertine! Comment a-t-elle pu en arriver là? Pleine de promesses et pourtant… Tu m’as soupçonnée d’être une festive. Tu m’as dit : « J’ai connu une fille comme vous. Il lui avait pris l’envie de faire la fête. » Ton accusation était bien la preuve que malgré tes airs d’autodestructrice en chef, tu pouvais rien y comprendre.

Si je t’avais dit que j’avais fait ça pour provoquer la catastrophe, tu n’aurais rien compris. T’es une dilettante de la destruction. Tu es obsédée par les explosions. Tu en parles tout le temps, des bombes, mais tu ne les as pas vues. Et tu n’y connais rien. Tu ne te ferais certainement pas sauter juste comme ça. Pour rien. Contrairement à ce que tu prétends, tu ne sais pas c’est quoi de tout liquider au dernier moment, alors qu’on est sur le bord de l’achèvement. Tu sais pas ce que c’est de tout bousiller ce qu’on avait accompli jusque-là dans le simple espoir d’un meilleur recommencement. Tu ne connais ni l’ivresse de foutre ton travail en l’air, ni la nécessité de provoquer l’événement, peu importe le coût. Évidemment, je vais te rendre justice. Je me doute bien que tu n’hésites pas à saccager tes relations. Mais c’est si facile de remplacer des gens pour toi. Il y en a plein d’autres qui t’attendent. Toi, tu mets pas tous les œufs dans le même panier. T’as le sens pratique. Tu ne ferais certainement pas la même chose avec ton travail. Tu tiens à ton futur. Et tu sais sauver tes arrières. Tu joues la tragédienne pour exciter tes disciples. Et puis, ça marche. Ils te mangent tous dans la main. T’es pas Édith Faure, tu ne les repousses pas. Tu joues les rebelles mais tu sais comment traiter ton public.

De toute façon, faire la fête, c’était juste la petite explication que tu t’étais donnée. Ça importait peu. Tout ce que tu voulais me dire en somme, c’était que c’était fini pour moi. Tu me l’as dit clairement. Tu m’as dit : « Personne ne voulait de vous, Albertine ». Tu m’as dit ça en ayant l’air de vouloir me rendre service. Je pense d’ailleurs que tu étais sincère. T’es une grande morale, après tout. Tu ne serais pas du genre à vouloir écraser une pauvre petite fille comme moi. Mais ça t’a échappé, tu devais aimer ta formule. Tu t’es mise à répéter : « Personne ne voulait de vous, Albertine ». Tu voulais peut-être juste être certaine que j’avais compris. Après tout, avec ce que tu savais de moi, tu pouvais croire que j’étais juste débile. Tu martelais désormais ta phrase : « Personne ne voulait de vous, Albertine », « Personne ne voulait de vous, Albertine », « Personne ne voulait de vous, Albertine ». Ça devait faire cinq fois que tu me l’avais répété lorsque je me suis mise à pleurer comme une conne. Je t’ai dit : « Ça va, j’ai compris ». Là t’as commencé à te sentir un peu mal. T’as essayé de me montrer qu’il y avait des façons de revenir dans le droit chemin, que tout n’était pas perdu pour moi, qu’il avait de l’espoir, que j’avais peut-être un avenir malgré tout. Le pire, c’est que je t’ai écouté d’un air intéressé. Il fallait vraiment que je sois à terre.

Je devais te réécrire pour confirmer mon adhésion à une des voies de rédemption que tu m’avais proposées. Je suppose que ça m’a aidée. Tu as réussi à retirer la punition qu’ils avaient imaginé pour moi. Dans la mesure bien sûr où ces gens-là, des littéraires, peuvent imaginer quoique ce soit. Je suis certaine que tu espérais réellement récupérer la brebis égarée. Tu m’as répondu en t’excusant de m’avoir fait pleurer. Je suppose que tu t’étais rendue compte après coup de l’impact de ta phrase. J’étais touchée de tes excuses, mais je t’en voulais de me rappeler mon humiliation. J’ai écrit que j’étais désolée, que j’avais honte de ma réaction, que je ne voulais surtout pas susciter ta pitié. Tu m’as répondu de ne pas m’en faire que tu pleurais tout le temps et que de toute façon tu étais sans pitié. C’est bien la seule chose que je t’envie ton absence de pitié. Mais je ne crains pas, un jour, moi aussi ça viendra. Surtout à force de rencontrer des gens comme toi.

Mais ça, c’est du passé. Je voulais simplement que ça soit clair une fois pour toutes. Il y a autre chose. Qui me dérange bien davantage. Je vais te le dire tout de go. Il n’y a pas de place pour toi et moi. Quand j’étais allée te voir, je n’avais jamais lu tes écrits. Je t’avais aperçue une fois et c’est tout, avec ton look de jeune marginale qui rencontre celui de la vieille écrivaine. La seule chose que je connaissais à ton sujet, c’étaient tes thèmes de prédilection et tu me semblais, ma foi, assez quétaine, merci. Ça me rassurait. Et puis je t’ai rencontrée et tout cet épisode ridicule s’est passé. Puis j’ai été curieuse de lire tes textes. J’ai lu tes deux premiers romans d’une seule traite.

Osti que ça m’a fait chier. Je n’aurais jamais cru ça de toi. Je me suis rendue compte qu’à plusieurs égards, tu écrivais exactement comme moi, salope! Je ne m’attendais pas à cette énergie, à cette véhémence. Je ne croyais pas que le Québec donnait encore naissance à des écrivains comme ça. Je croyais que notre temps était passé, que ce que le Québec avait à offrir en termes de grands écrivains, il l’avait donné. Que cette époque n’avait pas duré très longtemps, mais que c’était déjà ça. Mieux que rien, en somme. Je me disais que c’était désespérant, qu’on croulait sous l’ennui, mais que, bon, ça me laissait le champ libre pour venir lui brasser la cage et lui redonner la vie. Eh ben, non. Tu avais déjà revêtu le costume de la rebelle de service. Si seulement ça n’avait été que ça! On ne sera pas assez de deux pour ruer dans les brancards. On aurait besoin d’une armée d’enragés comme nous pour parvenir à quoi que ce soit. Non, il y avait bien pire encore. Tu utilisais mon langage, tu avais ma violence et tu donnais même dans la grossièreté. La grossièreté! Ma fucking spécialité! Et tu avais les mêmes obsessions que moi. Quand j’ai vu Mlle Vinteuil surgir au détour d’une page, je ne tenais plus en place. J’ai balancé ton criss de livre sur le mur.

Tu te doutes bien que ce qui me fait vraiment chier, ce ne sont pas nos affinités. Ce qui me fait chier et que je ne te pardonne pas, c’est qu’on pourrait s’imaginer que je suis une de tes disciples, alors que, dans les faits, j’en ai rien à foutre de toi! Ils me donnent tellement le goût de vomir tes disciples. Ils s’imaginent innovateurs, subversifs alors qu’ils ne font que te copier. Ils remâchent tout ce que tu écris et en font des textes pourris, nuls à chier, grotesques. Ils sont gênants, franchement gênants, oui! Des crottes à ton cul! Sans ta hargne. Évidemment, on ne me confondrait jamais avec eux. Ils ont copié le bon côté de toi, évidemment, ta vertu, alors que moi, je partage ta hargne et ton mauvais goût. Mais à cause de ton âge, pour la simple raison que tu es née avant moi, on pourrait croire que je te succède, que tu es mon modèle, que je veux écrire comme toi, de la même façon qu’eux essaient lamentablement de le faire. Détrompe-toi. Je ne suis pas ta fille et je n’ai aucune envie de l’être. Si je suis la fille de quelque auteur vivant que ce soit, c’est d’Édith Faure. Personne d’autre.

Tiens-toi le pour dit une fois pour toutes : j’écrivais ainsi bien avant de te lire, bien avant de pouvoir même songer qu’un auteur comme toi pouvait exister ici, aujourd’hui. Je ne te le cacherai pas. Tu es selon moi le plus grand auteur actuellement vivant au Québec. À part Édith Faure et Marie-Claire Blais, évidemment. Et après moi, comme de raison. Tu es une grande écrivaine et pourtant, tu ne m’as influencée d’aucune sorte. J’écris comme si je ne t’avais jamais lue. La seule chose que tu as apportée à mon écriture, c’est Thomas Bernhard. C’est grâce à toi que je me suis enfin décidée à lire Thomas Bernhard, Thomas Bernhard dont je repoussais la lecture depuis des années. Que serais-je désormais sans Thomas Bernhard? J’ai beau ne pas avoir arrêté d’espérer lire d’autres grands textes, un jour, depuis que j’ai lu Bernhard, le compte est bon. Je pourrais passer tout le reste de mon existence à lire Proust, Céline et Bernhard, je ne m’en porterais pas trop mal. Je tiendrais le coup. Remarque que tu ne fais pas partie de ma trinité. Je sais que je pourrais écrire ce que tu écris, mais en mieux.

Heureusement que tu es quétaine. C’est ta marque de commerce. Je n’écrirai jamais comme toi des histoires de petites bourgeoises qui vont chez le psychanalyste. Toute cinglée que je sois, je n’irai d’ailleurs jamais chez le psychanalyste. Je vais continuer à écrire et à me faire passer dessus à la place. Je sais qu’on ne peut échapper à cette grande loi de l’existence : quiconque passe entre les mains d’un psychanalyste se sent obligé d’emmerder tout le monde avec ça par la suite. On entre en psychanalyse comme on entre en religion. Après ça, on se voit contraint de répandre la bonne parole. Peut-être bien aussi qu’on s’imagine qu’il y a là une matière intéressante à fictionnaliser. Sache que c’est une erreur. Je vais te donner un conseil. Évoquer sa psychanalyse, ça fait peut-être mouiller les dames du Plateau et d’Outremont — celles dont tu te moques juste pour la forme, juste parce que tu sais qu’il n’y a rien qui les excite plus que les petites irrévérencieuses —, mais c’est vraiment plate. Et ça finit par conduire n’importe qui à se complaire dans des calembours moches, ce qui est, d’un point de vue littéraire, absolument impardonnable. Laisse donc tomber l’autoengendrement du langage. Il me semble qu’on a qu’à voir, pendant quelques lignes à peine, tes disciples s’y donner à cœur joie pour se convaincre qu’il n’y a rien de bon à en tirer. Quoi de plus rampant, quoi de plus dépourvu de vitalité que le style autoengendrant? Le plus fervent des littéraires y perdrait la foi! Pour ton propre bien, je t’en implore : lâche ça!

Heureusement que tu n’es pas aussi haineuse que moi, non plus. C’est bien le seul avantage que me donne mon jeune âge. J’imagine que la haine s’épuise avec le temps. On ne peut pas passer plus d’un certain nombre d’années à détester le monde entier. Moi, ça doit bien faire une quinzaine d’années que je donne dans la haine corrosive. J’imagine que j’en ai encore pour dix, quinze ou vingt ans ou plus si je suis chanceuse, si je suis à la hauteur d’Édith. Toi, ton temps est déjà presque révolu, apparemment. Par moments, on pourrait déjà commencer à croire que tu joues la virulence. Je ne suis pas du genre à être impressionnée par les génies dans le berceau. Je ne mouille pas quand j’entends qu’une prétendue grande œuvre a été écrite par un blanc-bec de vingt ans. Dans presque tous les cas, je me dis qu’il aurait dû se garder une petite gêne, qu’il aurait foutrement gagné à attendre cinq ou dix ans avant de publier son texte. Mais toi, quand même, je dois dire que je regrette de ne pas pouvoir lire un texte que tu aurais écrit dix, quinze ans avant la publication de ton premier roman. Je me demande si tu étais plus hargneuse ou plus quétaine. En tous cas, je regrette.

Alors voilà! Ne t’imagine surtout pas que je te dis tout ça pour me rapprocher de toi. Ce serait plutôt le contraire. Je voulais juste que tu saches enfin que je suis peut-être l’écrivaine explosive que tu attendais. Tu es prévenue.


Non. Je ne suis pas morte. Espérons que ce soit un retour en force!

Pour s'abonner au feuilleton : Top Blogues Livejournal tracker