Vous vous rappelez du Bozo? Je vous entends me demander lequel. Bon, j'avoue, je vous ai fait découvrir bien des bozos! Ce n'est pas ma faute. La vie est si bien garnie en idiot de tout acabit. Je voulais dire Le Bozo, c'est-à-dire le patron d'Hélène. On aurait cru que ça lui passerait, mais il ne s'améliore pas, le pauvre. Sa nouvelle invention, selon ce que m'a raconté Hélène, est de tenter de se rapprocher d'elle. Il a compris un petit principe tout simple. Les gens en général ont des amis avec les mêmes intérêts qu'eux. Alors le Bozo en question, il tente de simuler des intérêts pour plaire à Hélène. Le petit corporatif en chef joue au créatif. En effet, il lui faut montrer que même s'il baise le cul de tous les professionnels de la ville il pourrait créer lui aussi. À un moment, il s'est levé de son bureau en disant à Hélène qu'il devait de toute urgence écrire l'air d'une chanson. Il jouait à l'artiste que l'inspiration frappait, comme un coup du ciel.
Pathétique, vous dites, ça ne s'arrête pas là. Hélène ne connaît qu'une seule passion : la littérature. Elle est une lectrice, elle, une vraie. Comme moi, d'ailleurs, je le répéterai toujours. Je suis d'abord une lectrice. L'écrivaine vient après. Les gens qui écrivent et qui ne lisent pas sont des cons. Et ça existe. Regardez un peu la littérature québécoise. Il y a plein de publiés qui ne lisent pas et qui s'en ventent. Eh ben, le Bozo, il écrit lui aussi. Il a commencé un roman. Il a lu un long passage à la pauvre Hélène qui devait subir la prose grotesque de son patron. Elle aurait dû réagir, vous me dites. Ne pas se laisser vomir de la littérature nulle par un imbécile. Ouais, je veux bien, mais elle aurait fait quoi? Pensez-vous que le travail d'une grande lectrice est reconnue d'une manière quelconque? Pas du tout! Il n'y a de spécialistes de rien au Québec. Nous sommes un peuple d'ignares. Voilà tout. Le rôle d'artiste, ça appartient à tout le monde. Il faut acclamer la créativité de chacun.
Le problème en soi, ce n'est pas que le Bozo écrive de la merde, ça c'est bien sûr prévisible : il ne lit pas! Il n'a aucune espèce d'intérêt pour la littérature, hormis sa propre expression. Il applique à la littérature le mécanisme de reconnaissance narcissique du "Ah, regarde maman, mon beau caca". Le pire, c'était justement qu'il pensait que Hélène allait le louanger, le féliciter pour sa belle expression et reconnaître sa pratique comme artistique. Mais voilà, de la même façon que tout le monde chie, tout le monde est capable de créer (d'où vient sans doute l'heureuse expression : To shit art). La création est saine pour l'individu. Ça maintient en vie, certes, ça préserve de l'aliénation, mais ce n'est pas pour autant de l'art. Il fallait vraiment qu'il prenne Hélène pour une cruche pour avoir le culot de lui envoyer à la figure sa petite expression.
Si je débouche ma toilette avec succès, je ne vais pas tenter d'aller en remontrer à un plombier. Désolée de crever vos bulles. La pratique littéraire n'est pas à la portée de chacun. Des spécialistes de la chose artistique, ça existe. Il y a des gens qui consacrent leur vie à ces choses-là aussi, comme à la plomberie. Le grand patron d'Hélène, et donc celui du Bozo, par exemple, témoigne d'une reconnaissance et d'un respect pour la passion de son employée. Il sait qu'Hélène connaît rudement plus la littérature que lui. Il n'oserait jamais lui montrer sa prose. Il connaît sa place dans le monde, lui. Il a réussi comme homme d'affaires. Il n'a pas besoin de faire croire qu'il pourrait réussir dans tout. Il ne fait pas de grossière mise en scène pour se rapprocher d'Hélène. Leur relation repose sur la reconnaissance de leurs différences. Elle l'apprécie d'autant plus. Le Bozo, lui, il n'a rien compris. Il se pense "wise", mais il mélange tout. Il est condamné à demeurer un wannabe pour le reste de ses jours. C'est peut-être parce que le grand patron d'Hélène est un Français. Il n'a pas une petite mentalité québécoise de "pas de couille" qui veut voir de l'égalité partout. Si Philippe Muray voyait dans sa France la disparition de la différence, il aurait bien voulu en finir avant l'heure s'il avait été Québécois. Nous sommes la société par excellence de l'effacement ignare de la différence. C'est d'autant plus pathétique que le Québec ne fait que se battre pour la reconnaissance de sa petite identité sur la scène canadienne et internationnale.
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Pathétique, vous dites, ça ne s'arrête pas là. Hélène ne connaît qu'une seule passion : la littérature. Elle est une lectrice, elle, une vraie. Comme moi, d'ailleurs, je le répéterai toujours. Je suis d'abord une lectrice. L'écrivaine vient après. Les gens qui écrivent et qui ne lisent pas sont des cons. Et ça existe. Regardez un peu la littérature québécoise. Il y a plein de publiés qui ne lisent pas et qui s'en ventent. Eh ben, le Bozo, il écrit lui aussi. Il a commencé un roman. Il a lu un long passage à la pauvre Hélène qui devait subir la prose grotesque de son patron. Elle aurait dû réagir, vous me dites. Ne pas se laisser vomir de la littérature nulle par un imbécile. Ouais, je veux bien, mais elle aurait fait quoi? Pensez-vous que le travail d'une grande lectrice est reconnue d'une manière quelconque? Pas du tout! Il n'y a de spécialistes de rien au Québec. Nous sommes un peuple d'ignares. Voilà tout. Le rôle d'artiste, ça appartient à tout le monde. Il faut acclamer la créativité de chacun.
Le problème en soi, ce n'est pas que le Bozo écrive de la merde, ça c'est bien sûr prévisible : il ne lit pas! Il n'a aucune espèce d'intérêt pour la littérature, hormis sa propre expression. Il applique à la littérature le mécanisme de reconnaissance narcissique du "Ah, regarde maman, mon beau caca". Le pire, c'était justement qu'il pensait que Hélène allait le louanger, le féliciter pour sa belle expression et reconnaître sa pratique comme artistique. Mais voilà, de la même façon que tout le monde chie, tout le monde est capable de créer (d'où vient sans doute l'heureuse expression : To shit art). La création est saine pour l'individu. Ça maintient en vie, certes, ça préserve de l'aliénation, mais ce n'est pas pour autant de l'art. Il fallait vraiment qu'il prenne Hélène pour une cruche pour avoir le culot de lui envoyer à la figure sa petite expression.
Si je débouche ma toilette avec succès, je ne vais pas tenter d'aller en remontrer à un plombier. Désolée de crever vos bulles. La pratique littéraire n'est pas à la portée de chacun. Des spécialistes de la chose artistique, ça existe. Il y a des gens qui consacrent leur vie à ces choses-là aussi, comme à la plomberie. Le grand patron d'Hélène, et donc celui du Bozo, par exemple, témoigne d'une reconnaissance et d'un respect pour la passion de son employée. Il sait qu'Hélène connaît rudement plus la littérature que lui. Il n'oserait jamais lui montrer sa prose. Il connaît sa place dans le monde, lui. Il a réussi comme homme d'affaires. Il n'a pas besoin de faire croire qu'il pourrait réussir dans tout. Il ne fait pas de grossière mise en scène pour se rapprocher d'Hélène. Leur relation repose sur la reconnaissance de leurs différences. Elle l'apprécie d'autant plus. Le Bozo, lui, il n'a rien compris. Il se pense "wise", mais il mélange tout. Il est condamné à demeurer un wannabe pour le reste de ses jours. C'est peut-être parce que le grand patron d'Hélène est un Français. Il n'a pas une petite mentalité québécoise de "pas de couille" qui veut voir de l'égalité partout. Si Philippe Muray voyait dans sa France la disparition de la différence, il aurait bien voulu en finir avant l'heure s'il avait été Québécois. Nous sommes la société par excellence de l'effacement ignare de la différence. C'est d'autant plus pathétique que le Québec ne fait que se battre pour la reconnaissance de sa petite identité sur la scène canadienne et internationnale.
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