Ils m’ont accusée d’être journaliste. Ça, je pouvais pas laisser passer ça. Je leur ai dit : « Jamais de la vie! Je suis écrivaine! » La différence ne semblait pas leur importer beaucoup. Ils m’ont dit de crisser mon camp, de les laisser s’amuser en paix, qu’ils faisaient de mal à personne, que ce n’était pas de mes affaires, que je n’avais pas à les juger comme ça.
Alors que je voulais vivre mon premier gang bang dans « C'est la dégoulinade formidable », un épisode double de treize minutes, je me retrouve, plutôt, mêlée aux célébrations noctures d'étrangers.
C'est la dégoulinade formidable
Philippe, je suis vraiment dans la merde. Là, t’as vraiment pas le choix de venir m’aider, parce que sinon je t’assure que ce sera la dernière fois que tu vas entendre ma voix. Je le sais bien que tu me trouvais juste cinglée, l’autre fois, quand Isabelle et moi étions pourchassées. L’autre fois, oui, y a une couple d’années. Tu t’en rappelles sûrement même pas. Ce serait en plein ton genre, ça. Tu te rappelles seulement de ce qui te tente, de tes petits trucs à toi. Le reste, tu l’élimines comme si de rien n’était. Bien moi, inquiète-toi pas, je ne l’ai pas oublié. Que tu t’en souviennes ou non, tu m’en dois une! Tu me croyais pas que le gars sur le beau Plateau nous suivait réellement en se branlant. En somme, tu sais que c’était pas sa branlette qui me dérangeait. Mais un gars qui est assez cave pour suivre des filles en se branlant comme ça dans la rue, je te l’ai dit, est sûrement capable de bien d’autres choses encore. Ça commence par ça et ensuite… J’avais peut-être le Jeffrey Dahmer des gouines à mes trousses, pis toi tu bougeais pas! T’es resté chez toi avec ta femme et tes flos – un époux et un père exemplaire, ouais! Entre nos vies et ton confort, ça n’a pas été bien difficile pour toi de choisir. Nous aurions pu finir dans le frigidaire d’un fou que pour toi, ça n’aurait rien changé. Tu te doutes bien que si j’avais eu d’autres amis qui ont une auto, je me serais pas abaissée à t’appeler. Mais tu es le seul qui est assez cave pour imaginer que c’est nécessaire d’avoir une auto quand on habite en pleine ville! Il n’y a pas à dire, il ne faudra pas compter sur les écrivains pour sauver l’humanité. Ça doit être pour ça qu’il n’y a jamais de super héros qui sont écrivains. Tous des lâches. Toi le premier.
Cette fois, je vais te montrer que je suis finie sans toi. T’auras pas le choix de grouiller ton cul pour venir me chercher. Je vais te les donner, les détails sordides. Tu le sais pourtant que je n’ai pas d’imagination. Même si je voulais, je ne pourrais pas en inventer des histoires comme ça. Je ne raconte que le vrai, moi, tu sais. Je suis obsédée par le réel, par les choses concrètes. Il n’y pas plus écrivaine terre à terre que moi. En parlant de concrétude, on peut dire que je baigne dedans. J’ai perdu mon sac dans une montagne de sperme. Je ne déconne pas, je te jure. Bien, dans une grosse flaque de sperme.
Je suis embarquée dans un taxi à 3h30. Dès que j’ai vu le chauffeur, le genre de vieux monsieur à qui t’as pas besoin d’expliquer en détail ton trajet, j’ai tout suite su qu’il devait connaître les secrets de la ville. Je voulais qu’il me mène vers un endroit pour continuer de boire. Un ami m’a déjà dit qu’il avait fait ça et que ça avait marché. J’ai décidé de tenter ma chance. Puis j’ai changé d’idée et je lui ai dit de me conduire vers un endroit où je pourrais baiser. Il a dit quelque chose comme : « Ça sera pas compliqué à trouver, ma p’tite dame ». J’aurais dû me méfier à ce moment-là. Il faut ce qu’il faut. J’ai toujours rêvé d’être une chair à gang bang. C’était ce soir que ça se passerait. Je me suis dit que de me rendre dans une de ces soirées, ça serait la façon la plus facile de l’avoir, mon gang bang. J’aurais pu faire comme Louis et jouer dans de la porn, mettons dans un de ces trucs du genre « amateur ». Je dois avouer que j’y ai déjà pensé. Comme tout le monde. Tout le monde rêve d’atterrir dans un film porno. Tout le monde baise comme s’il était à l’écran. Ce que je veux dire, plutôt, c’est que je me suis déjà dit que je devrais joindre l’utile à l’agréable et œuvrer dans l’industrie. Mais bon, moi, je suis une gratuite comme Élisabeth. Je baise pour rien. J’avais pas envie de changer ça. Ça doit être une habitude d’écrivain, ça, d’écrivain québécois, en tous cas, la gratuité. On s’offre à tout un chacun pour pas grand chose.
En grande gratuite que je suis, je me suis présentée là. Je ne savais pas trop si je devais sonner, cogner ou entrer. Ça paraît pas comme ça, mais je suis très soucieuse du protocole. Alors je m’interrogeais sur les codes des soirées du genre. J’ai décidé de vérifier si la porte était verrouillée. Elle ne l’était pas. Alors, je suis juste rentrée. Je me suis dit que ça devait être l’attitude appropriée : faire semblant que je savais où aller. Les gens n’ont pas remarqué mon arrivée. Ils étaient tous très affairés. À une heure pareille, ils n’en étaient plus aux préliminaires. Peu importe où je regardais, il n’y avait aucun orifice laissé pour compte, pas de bite esseulée. Ça gémissait, gueulait et beuglait de partout. Aux petits cris qui avaient l’air tout droit sortis de films pornos de ceux qui faisaient semblant de prendre leur pied, de ceux qui voulaient qu’on s’imagine qu’ils étaient là pour jouir et non pour participer au plus grand spectacle du siècle, se mêlaient les bons gros bruits de sexe, des vraies déflagrations comme on préfèrerait ne pas en entendre. Enfin, pas de la part de n’importe qui et pas en si grand nombre. Ça sentait la mouille, le foutre et la sueur à plein nez. Le plancher était glissant de tous ces fluides qui jaillissaient de part et d’autre. Partout où je regardais, il y avait des amas de chair palpitant, râlant et suintant. On distinguait à peine les corps. Tout ce qu’on voyait c’était qu’il y avait des chairs en tous genres, un vaste étalage de viande, des chairs fermes, d’autres molles, des chairs maigres, des chairs grasses, des chairs musclées, de la chair intacte, bien entretenue, mais aussi de la cellulite, des vergetures, des rides, des épidermes recouverts de poils, d’autres entièrement épilés, des peaux basanées, entretenues par les salons de bronzage, d’autres blafardes, des peaux naturellement foncées et d’autres presque translucides. Une belle grande communauté réunie en un gros tas de jouissance. Oh non, on n’était pas en plein film porno, pas dans Eyes Wide Shut non plus. Une orgie, une vraie, ça n’a rien de joli. Ce n’est pas composé de morceaux choisis, ordonné. Ça obéit à ses propres lois, aux lois de l’instinct et à rien d’autre.
Tout ce sexe partout devait m’inspirer, te dis-tu, eh bien, détrompe-toi. Dès que je suis entrée, je me suis dit que je devais partir, que le gangbang, ce serait pour une autre fois. Mais j’étais fascinée, pétrifiée. Je savais déjà que je ne me joindrais pas au nombre, mais il fallait que j’aille voir de plus près pour tout raconter ensuite, quitte à me noyer dans le sperme en chemin. Pline était mort enseveli sous la lave, moi ce serait dans le sperme. Il n’y avait pas de murs, aucune cloison. Il n’y a pas à dire, on faisait peu de cas de l’intimité. Si on voulait baiser, même seulement à trois ou quatre, ça devait être au vu et au su de tous. Ce n’est pas comme dans ces lieux où il y aurait, paraît-il, des chambres fermées. On ne donnait pas dans la demi-mesure. L’espace avait beau être entièrement ouvert, on ne voyait rien. Il y avait trop de gens partout. On ne voyait personne. Ce que j’ai vu, tout de suite, par contre, c’est cet étrange objet. Au milieu de la pièce, se trouvait un immense bol. Le récipient transparent, déposé sur une colonne d’un peu plus d’un mètre, était rempli d’un liquide blanchâtre. Je me suis bien sûr demandé si c’était ce que tu penses sans doute que c’est. J’ai rapidement obtenu ma réponse. Quatre gars se sont approchés de la colonne en même temps et se sont mis à se branler frénétiquement. Il n’y avait pas de contacts entre hommes, d’après ce que j’avais vu jusqu’à date, mais évidemment, ils ne craignaient pas de se masturber ensemble. Même l’hétéro le plus résolu rêve de se branler entre chums. Je ne sais pas si c’était là le but de l’exercice, mais ça n’a pas pris de temps avant qu’ils se mettent à cracher l’un après l’autre leur foutre dans le bol. À travers les mugissements de la foule, j’ai soudainement entendu une voix qui parlait de la remise du fruit de ce labeur à une participante encore indéterminée. J’ai cru bon de me faire discrète et d’aller observer les activités de la communauté fornicatrice un peu plus loin.
Il y avait évidemment beaucoup de couples qui baisaient les uns à côté des autres, nombre de trios réunissant deux femmes et un homme, l’une assise sur le visage de l’homme et l’autre sur sa queue, ou l’une mangeant la deuxième fille pendant qu’elle se faisait prendre par le mec. Il y avait des filles qui se léchaient au centre d’une légion d’hommes et quelques femmes qui profitaient des faveurs de deux hommes à la fois, la plupart du temps l’un dans la bouche de la femme et l’autre dans sa vulve, mais aussi parfois dans la chatte et dans le cul. J’ai aussi surpris un homme en train de se faire offrir une fellation par un homme et une femme en même temps. Rien d’original ou étonnant pris isolément, en-dehors de la multiplicité. Même pas de fessée, de semblant de fessée et encore moins de flagellation.
C’est alors que j’ai aperçu cet homme petit et trapu, au visage vaguement familier. Il était accompagné d’une très jeune femme aux seins impressionnants. Chose étonnante malgré son âge, le vieil homme ne bandait pas en dépit de la beauté foudroyante de la blondinette. La scène était triste à voir et plutôt grotesque. Il est impensable d’imaginer une bite au repos à côté de courbes si invitantes. J’ai failli aller déloger le vieillard pour réparer l’offense faite à la jolie fille. Soudainement, l’homme lui a tendu une petite corde. Apparemment, ou bien ils se connaissaient déjà, ou bien elle avait l’habitude des hommes dans son genre puisqu’elle a tout de suite su quoi faire avec la corde. En moins de deux, ses couilles étaient ficelées. J’étais plutôt perplexe et assez ravie de découvrir une pratique que je ne connaissais pas. Tu sais que j’aime être étonnée. Ça n’arrive pas souvent. Et voilà que le visage du vieux s’est illuminé. Sa queue avait enfin réussi à sortir du pitoyable état dans lequel elle se trouvait. Elle s’élevait lentement afin de rendre les hommages mérités à la blondinette, qui s’est empressée de l’engouffrer dans sa bouche avant que la bite ne revienne à sa triste position. Quand j’ai vu apparaître le sourire d’imbécile du vieillard, je l’ai enfin reconnu. Enfin, je ne me rappelle plus de son nom. C’est un genre de philosophe qui apparaissait dans tous les talk-shows il y a plusieurs années afin de proférer des trucs délirants. Il était disparu des ondes soudainement après avoir dit un truc vraiment plus cinglé que le reste. Enfin, tu vois sûrement de qui je parle. Bref, ce gars-là, je l’ai vu tantôt. Et je n’avais pas envie de le voir trop longtemps en pleine action pour des raisons dont tu te douteras.
J’ai donc poursuivi mon chemin parmi les amoncellements de corps. Dans un espace un peu en retrait, j’ai vu une femme nue sur une table en train de se rentrer un gode dans la chatte et d’enfoncer deux doigts de son autre main dans son cul. Elle devait bien avoir cinquante ans passés mais avec un corps si délicat qu’elle faisait penser à une adolescente. Elle n’avait pas de ventre, pas de gras, pas de hanches, des seins suffisamment petits pour échapper encore aux lois de la gravité. Un corps d’adolescent, en fait. Les hommes autour d’elle ça avait l’air de les exciter pas à peu près parce qu’ils se sont précipités sur elle. Ils étaient cinq types à s’approcher d’elle. Tout le contraire de la femme. Ils avaient des corps lourds, des ventres plus ou moins proéminents, des queues modestes, des chairs affaissées. Il y en avait même deux avec une moustache. C’était pas croyable à quel points ils n’avaient rien à voir avec elle. J’étais certaine qu’elle allait les repousser. Loin de là! D’un air satisfait, elle a invité un des plus bedonnants à se coucher sur la table et elle a grimpé sur lui. Elle a commencé à s’activer sur sa queue ridiculement minuscule tout en caressant ses petits seins d’une main et son clitoris de l’autre. Un deuxième homme s’est avancé vers elle et a tendu sa bite vers sa bouche. Elle l’a immédiatement englouti, tout en massant ses couilles. J’étais sûre que le gars allait lui venir tout de suite en pleine poire. Puis il y a un autre type qui s’est placé derrière elle et qui a commencé à frotter sa queue sur ses fesses. La femme a relevé son cul, visiblement ravie à l’idée d’être prise par trois gars à la fois. Moi aussi l’idée m’avait toujours enchantée. La scène n’avait cependant pas grand-chose à voir avec ce que j’avais imaginé. Le corps de la femme était si minuscule et délicat en comparaison avec ceux de ses partenaires, j’étais persuadée que ses os saillants se rompraient, qu’elle mourrait sous leur poids. Ça devait être ce qui les excitait eux, de sentir la disproportion entre leurs poids et le sien, de la sentir si petite sous eux. Moi, ça me dégoûtait et ça m’effrayait. Quand les deux autres gars se sont mis de la partie et ont commencé à se branler à côté dans l’espoir que leur giclée atteindrait la femme, je ne voyais plus rien.
Le moment me semblait venu de tirer ma révérence. Je me suis retournée et j’ai regardé au loin, mais je ne trouvais plus l’entrée. Tu sais comment je suis. Je ferme les yeux, je tourne sur moi-même et je suis perdue. Ce n’était pas le meilleur moment pour se perdre. J’avais vu tout ce que voulais voir et même pas mal de choses dont je n’avais pas envie. Je me suis dit qu’en allant droit devant, je finirais bien par me retrouver. Au bout de quelques instants, je me suis retrouvée nez-à-nez avec un petit couple de quarantenaires qui avait l’air en manque de chair fraîche. J’ai tout de suite mis les choses au clair. Je leur ai dit que je m’étais trompée d’adresse, que je m’en allais. Ils m’ont répondu que je ne devais pas être timide comme ça, qu’où y a de la gêne, y a pas de plaisir. J’ai reculé, j’ai foncé dans un objet et je suis tombée à la renverse. Des cris se sont élevés dans toute la salle : « Elle a renversé le calice ! ». À peine avais-je rouvert les yeux que je sentais une traînée de liquide visqueux et odorant me couler dessus. Des dizaines de personnes, toutes flambant nues, bien sûr, se sont avancées vers moi. Ça s’est mis à hurler, à me demander qu’est-ce que je faisais là, toute habillée en plus, à venir casser leur fun comme ça. Je ne trouvais rien d’autre à leur répondre que des excuses. Ils m’ont accusée d’être journaliste. Ça, je pouvais pas laisser passer ça. Je leur ai dit : « Jamais de la vie! Je suis écrivaine! » La différence ne semblait pas leur importer beaucoup. Ils m’ont dit de crisser mon camp, de les laisser s’amuser en paix, qu’ils faisaient de mal à personne, que ce n’était pas de mes affaires, que je n’avais pas à les juger comme ça. Je me suis relevée. Je leur ai dit que je ne demandais pas mieux que de m’en aller, mais que je ne trouvais pas la sortie. Je crois qu’ils imaginaient que je me foutais d’eux parce qu’ils ont crié de plus belle et qu’ils se sont tous mis à courir vers moi. J’ai suivi le mouvement et trouvé la porte. Ils m’ont pourchassée jusque dehors et ils m’ont hurlé de ne plus jamais remettre les pieds là. J’ai couru jusqu’à ce que je sois rendue complètement hors de leur vue. J’étais certaine qu’ils allaient me suivre. Il y a certainement une punition pour ça.
Philippe, viens me chercher au plus sacrant, je t’en prie. J’ai perdu mon sac dans la montagne de sperme. Je n’ai plus mon portefeuille, je n’ai plus mes clés. J’ai marché dans des petites rues pour être certaine de les semer, parce que je sens le foutre à plein nez et parce que je suis toute gluante. Si au moins on était l’été, j’aurais pu me jeter dans une fontaine ou dans une piscine publique. Il fait trop froid et il n’y a pas d’eau dans les piscines et les fontaines. Il a fallu que je cherche dans quinze téléphones publics différents pour trouver la monnaie pour t’appeler. Je suis rendue au parc Laurier. Viens me chercher, sinon je débarque chez toi. Ta femme va se demander comment je peux me permettre de débarquer chez vous en pleine nuit. J’aime pas ça débarquer chez les gens en pleine nuit, mais je te jure que je vais le faire si tu n’arrives pas dans dix minutes. En tous cas, j’espère que tu n’as pas égaré le double de mes clés. Je vais te sucer pendant que tu me reconduis chez moi. Ça, tu refuseras pas, j’imagine. Je t’attends.
Un épisode double pour les congés fériés.
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