22 mars 2007 @ 10:45
Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité  
« Albertine, ça fait combien de temps que tu sais que t'es aux femmes? »

Je ne voulais déjà pas révéler quoique ce soit d'intime à cet homme. Ça devait arriver. On veut de l'intimité de gouine sur un plateau d'argent. Je dois me donner à tous. Est-ce que je lui demande moi ça fait combien de temps qu'il sait qu'il aime se faire sucer? Depuis combien de temps est-ce qu'il a découvert que son anus était aussi une zone érogène? À quel moment il a eu envie de se taper d'autres femmes que sa blonde? S'il a déjà imaginé la partager avec sa bande de copains? Je devais répondre bien sûr. Comme le dit Philippe Muray, dans l'empire du bien, on force tout un chacun au coming-out. Répondre simplement à sa question aurait toutefois signifié que j'affirmais implicitement que je « suis aux femmes », ce que je ne suis pas. Je devais poser mon petit geste de militante bisexuelle et lui offrir mon intimité contre rien. « Je suis bisexuelle », ai-je répondu vivement.

Aussitôt que j'ai prononcé ces mots, j'ai senti tout le poids de saloperie de ce terme. J'avais l'impression de sortir tout droit d'un mauvais film de cul, les regards entendus en moins. Enfin, les miens. Je n'ai pas osé le regarder. Je ne voulais pas savoir ce qu'il en pensait, ce que ça lui faisait. S'il m'avait dit « C'est fascinant!», je crois que je lui aurais planté ma fourchette dans les yeux, qu'il aurait payé pour tous ceux qui l'avaient précédé. Je me suis immédiatement rappelée que dire « je suis bisexuelle » n'était ni plus ni moins, aux yeux du monde, que d'avouer « je suis une ostie de cochonne ». Pour liquider toute la lubricité qu'il prêterait inévitablement à mes mots, j'ai décidé d'y aller d'une formulation métaphysique « je suis à l'humain ». Albertine Bouquet, l'être-pour-l'humain, ni plus ni moins! C'est aussi quétaine comme expression, mais il l'avait bien voulu. Quelle formule atroce quand même « être aux femmes »!

Je suis certaine qu'il croit que je me complique la vie pour rien. Décidemment, je ne suis pas de ces gens-là, les « pas compliqués ». Le petit homme de bureau professionnel qu'il est doit bien se dire que je perds un temps fou avec cette bisexualité, cette sexualité non résolue. Évidemment, il doit gagner de précieuses minutes à ne pas penser au fait qu'il aimerait se faire mettre par un de ses collègues de travail, par un de ses clients. Il règle sa sexualité avec le « gros bon sens », c'est-à-dire avec ce qui n'a déjà plus de sens, passer le rasoir d'Occam à l'aveugle dans sa sexualité. Ah, oui, franchement, ça doit être plus sain.
 
 
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BlackTrance[info]blacktrance on le 23 mars 2007 13:25 (UTC)
On pouvait aussi y lire simplement la curiosité de quelqu'un qui n'y connait rien. Je ne sais pas de vous deux qui assume le moins sa sexualité : toi qui te perd en justifications et en honte incapable de croiser son regard, ou lui à qui tu attribues une homosexualité inexprimée purement spéculative.
Albertine Bouquet: bonet rouge[info]desir_obscur on le 23 mars 2007 14:04 (UTC)
Oh quelle mauvaise foi! Je n'ai aucun problème à affirmer et à assumer ma sexualité. Cela étant dit, ça ne veut pas dire que je désire en parler à tout le monde et à tout moment. Le principe à la base de l'érotisme est un mouvement qui oscille entre le secret et le dévoilement. Je n'ai pas envie d'offrir mon dévoilement à tous les individus et puis, je ne dois pas le faire, sinon ça devient sans intérêt. Dans un contexte littéraire, c'est autre chose, mais dans la vie, il faut s'avoir se garder une petite gêne.

Celui-là, par exemple, ne m'intéresse pas. Je ne veux pas lui donner toute ma sexualité, alors que lui, il ne partagera rien avec moi. Au nom de la sainte transparence, notre société force le "coming out". Si je ne lui donne ma sexualité, je suis une "non assumée". En réalité, il n'en est rien. Notre société actuelle n'est pas plus ouverte et plus transparente qu'une autre. L'obligation du coming out, c'est une violence qu'on réserve pour les homosexuels. Au nom de la bienheureuse et toujours naïve curiosité, on fait à demi semblant qu'ils sont acceptés alors que dans les faits, il n'en est rien.
BlackTrance[info]blacktrance on le 23 mars 2007 14:47 (UTC)
"Oh quelle mauvaise foi!"
Oui, la paille, la poutre, etc.

"Je ne veux pas lui donner toute ma sexualité"
Si ce pauvre type ne t'intéresse pas, tu n'avais rien d'autre à lui donner qu'un refus explicite de répondre à sa question, or dans ton récit on y discerne facilement ton malaise. Tout ce que tu écris te montre sur la défensive, agressée, et dans ton dernier commentaire, on comprend même que tu te sens incomprise et que le monde est cruel dans le fait de ne pas accepter spontanément les spécificités de chacun (alors qu'il y a une forme de progrès dans le fait de poser cette question plutôt que de traiter de sale gouine en te crachant à la gueule). Ok pour la préservation du désir en évitant de trop s'exposer, mais là ce que tu écris ressemble plus à une revendication qu'à une maîtrise de soi et une pleine assurance de ce que tu es.
Albertine Bouquet: clockwork girl[info]desir_obscur on le 23 mars 2007 15:00 (UTC)
mais là ce que tu écris ressemble plus à une revendication

Et puis, là, tu vois juste. Je suis écrivaine, pas une bête de cirque. Je n'expose pas ma vie pour vous divertir. Je revendique. Je ne fais que ça. Si le monde était tout gai, ouvert et joyeux, je n'aurais rien à écrire.

on comprend même que tu te sens incomprise et que le monde est cruel dans le fait de ne pas accepter spontanément les spécificités de chacun

C'est ici que tu te trompes, par contre. Je ne tiens pas à être comprise, ni à ce qu'on accepte ma différence. Je déplore seulement l'obligation de dévoiler son intimité à tout prix et en toute circonstance. Elle est bien réelle cette contrainte. C'est ce point que je voulais défendre. Je tenais à le préciser pour que ça soit bien clair.
BlackTrance[info]blacktrance on le 23 mars 2007 15:04 (UTC)
Dans ce cas-là, est-ce que tu n'accèdes pas à sa demande en déclarant être à l'humain plutôt qu'en refusant de répondre ?
Albertine Bouquet: style[info]desir_obscur on le 23 mars 2007 15:17 (UTC)
Oui, en effet! Voilà bien tout le drame. C'est une aporie, anyway, puisque d'une manière ou d'une autre dans une telle situation, j'étais prise.
BlackTrance[info]blacktrance on le 23 mars 2007 15:23 (UTC)
Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est comment sa question aurait pu précéder ton "coming out". Il savait déjà ta bisexualité d'une façon ou d'une autre, non ?