15 mars 2007 @ 11:24
Le bozo et la louve  
Je suis persuadée que vous vous demandez tous, incessamment depuis des semaines, ce qui a bien pu se passer lors du fameux weekend familial de Samuel, le parfait corporatif, et de la petite blonde qui l'accompagnait lorsque je l'ai aperçu dans ce café. Si ça peut vous rassurer, vous n'êtes pas les seuls à vous interroger jusqu'à en perdre le sommeil! Ce que je n'avais pas précisé lors de ce fabuleux petit récit, c'est qu'au moment où j'ai croisé Samuel, Hélène était partie en voyage, chose que bien sûr Samuel savait puisqu'il est son patron. Il croyait probablement que j'étais avec elle, au loin, quelque part dans le Sud. Après tout, c'est ce que font les couples, partir en voyage ensemble dans le Sud. Pas nous. Hélène préférait partir seule en compagnie de son amie Claudia, la festive explosive, qui est à la fois la fille la plus gaie et la plus violente que je connaisse. Assez persuadé de mon absence, Samuel a sans doute cru avoir fait erreur sur la personne, ce qui lui a permis de parler librement à la blonde. Aussi librement qu'il le peut, on s'entend, c'est-à-dire avec mille précautions. Précautions qui n'étaient pas seulement provoquées par ce qui lui restait de doutes sur mon éventuelle présence, mais bien par les impératifs jovialistes qui régissent son langage. J'imagine aisément le Surmoi de Samuel comme une espèce de bozo motivateur d'entreprise, toujours souriant mais profondément dictateur au fond, sans merci quant à tout écart de langage, toute phrase un tant soit peu cynique. He doesn't want to believe. Il croit dur comme fer en tous ces petits principes sur l'ordre du monde qu'il propage. Samuel est complètement à la merci de ce mauvais plaisantin, de ce bouffon sinistre, qui doit le suivre jusque sous les draps. On a le Surmoi qu'on peut.

À son retour de voyage, tout le monde l'interrogeait sur ce grand exploit qui consiste à s'écraser sur une plage en tentant de capter le plus de rayons du soleil qu'on peut et à enfiler le plus grand nombre de drinks possibles. À en voir la curiosité de tous ces gens, Hélène n'avait rien accompli d'aussi important depuis des lustres. Samuel, qui arbore un teint parfaitement basané à longueur d'année, était bien sûr du lot des enquêteurs. Hélène devait confirmer à tout le monde qu'il est bon de partir en voyage, qu'on ne peut que trouver le bonheur au soleil, que leurs rêves seront à la hauteur lorsqu'ils y seront à leur tour, que la vie est réellement toujours ailleurs, qu'elle existe à tout le moins quelque part à l'extérieur de leur bureau. Samuel a tenté subtilement de m'inclure dans la discussion. "Et ta copine, elle a pris plus de couleur que toi?" Le teint toujours aussi blanc d'Hélène catastrophait tout le monde, il faut dire. La question de Samuel était pourtant un peu trop soucieuse. Ravie de l'occasion qu'il lui offrait d'éprouver son sadisme, elle s'est exclamée avec l'air le plus innocent qui soit: "Oh mais, Albertine n'était pas avec moi!" Samuel est devenu un peu crispé et l'a interrogée davantage. Elle lui a rappellée qu'elle était partie en compagnie de sa meilleure amie, que j'étais beaucoup trop occupée pour partir une semaine. Il a répété, à la fin de la conversation: "Ah, donc, elle n'était pas avec toi." Décidemment, il était plus malhabile qu'on aurait cru au départ. Sans doute un effet de sa légendaire transparence!

Et voilà-tu pas que la semaine dernière, Hélène a trouvé matière à accroître l'angoisse de Samuel. C'est presque un service qu'elle lui rend, au fond. L'angoisse le rend un peu plus humain, après tout. Une petite faille entrevue dans sa vertu. Elle avait aperçu au fond d'une poubelle un reste d'un de ces sandwiches typiques du café où j'avais croisé Samuel et qui reposait dans une jolie petite boîte blanche en carton, où on glisse généralement une pâtisserie, pas un sandwich. Hélène a sauté l'occasion pour demander à sa collègue si son lunch ne provenait pas par hasard du petit café en question. Elle s'est alors lancée dans l'éloge de ce café. Elle a dit qu'elle y passait le tiers de son existence (un des deux tiers qui n'est pas consacré au sommeil), qu'elle adorait ce lieu. Puis tout le monde a renchérit, Samuel le premier, jusqu'à ce qu'il finisse par cracher le morceau: "Est-ce que ça se peut que j'y ai vu ta copine, l'autre jour?" Hélène, en grande actrice (après tout, elle a plusieurs années d'études en théâtre à son actif) lui a répondu avec cet air absolument clueless, qu'elle est seule capable de rendre: "Ah, oui, c'est possible! Nous sommes tout le temps-là!" Samuel a dit qu'il pensait m'avoir aperçue en train de travailler. "Ah mais, oui, c'est fort possible, nous travaillons souvent là! Il y a de l'espace et Internet sans fil!", tout ça en le scrutant l'air de rien. En somme, elle lui en a juste assez dit pour qu'il soit persuadé que j'y étais, mais pas assez pour lui révéler s'il était au courant de sa fameuse conversation avec sa jeune et blonde collègue. Elle est vraiment retorse, la salope. Vous me direz que je sombre presque dans la littérature u triomphe. Vous n'aurez pas complètement tort. Disons simplement qu'un triomphe occasionnel est autorisé s'il vise à célébrer la gloire d'autrui. On est quand même dans la fierté, mais pas encore tout à fait dans le contentement de soi.

Nous ne saurons jamais, pas davantage moi que vous, ce qui s'est produit lors du weekend familial. Il y a cependant tout lieu de croire qu'il y a eu une suite à l'histoire. Lorsqu'Hélène est arrivée au travail l'autre matin, quantité de travail de la veille était accumulé. Sa blonde collègue travaillait justement la veille. Il ne faut pas croire qu'Hélène soit de mauvaise foi. Contrairement à moi, elle a plutôt tendance à laisser une chance aux gens. Elle était donc assez prête à croire que l'autre n'avait pas suffit à la tâche la veille. Après tout, depuis que Samuel avait instauré ses jolis principes visant à offrir un plus excellent service et à le publiciser aux yeux du monde, sans pour autant augmenter les effectifs, ils étaient tous surchargés. Alors qu'elle était sur le point de faire part à Samuel de la situation, en toute candeur, elle a entendu un fragment de conversation. Paraît-il que le système d'alarme n'avait pas été enclenché, la veille au soir. Le bureau entier s'excitait de ce petit événement, de tous les dangers impliqués en regard de cette terrible négligence survenue, qui plus est, dans ce lugubre quartier. Tout un chacun frissonnait à l'idée du désastre que l'entreprise avait frôlé. Samuel a alors avoué qu'il avait été le dernier la veille à partir et que le système d'alarme avait bien été activé. Il ne précisait évidemment pas ce qui l'avait emmené à passer toute la soirée entre les murs de l'entreprise. Il s'était rapidement fait connaître comme travailleur acharné. Ça allait de soi. Évidemment, il ne venait à personne l'idée qu'il allait mater sa jolie employée et lui permettre, peut-être même, de bénéficier de ses talents de masseur qu'il lui avait tant vantés déjà. Il ne pouvait non plus venir à l'esprit qu'il l'avait, peut-être - qui sait? - empêché de faire son travail afin de profiter de ses faveurs de jolie blonde. On préfère oublier que le sommet de la triste vie d'un corporatif est de copuler au bureau avec une subalterne.

Un peu après que Samuel se soit installé à son bureau, Hélène lui a dit qu'il faudrait commencer à songer à résoudre le problème de manque d'effectifs, Mélissa n'étant pas venue à bout de sa tâche hier. Samuel lui a dit, sans plus de précisions, que quand il était de passage hier soir, il avait constaté que la pauvre était assaillie d'appels, qu'on ne pouvait pas immédiatement conclure qu'on manquait d'effectifs, que tant que la norme de qualité n'était pas touchée, il vallait mieux attendre. Il s'est alors exclamé que nous allions devoir surnommer Hélène la louve des SS, qu'avec ses vêtements toujours noirs, cette identité s'imposait. Plutôt que de jeter au visage l’imbécillité de ce sombre idiot — après tout, quelle gloire y a-t-il à écraser une mouche avec un canon;à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire —, elle a ri imperturbable. Elle n’avait pas envie qu’il s’aperçoive du malaise et du dégoût qu’il avait provoqués.

Quand Hélène m’a raconté l’incident, j’avais envie d’aller casser la gueule à l’idiot. J’ai l’air bien inoffensive comme ça, mais je n’ai jamais hésité à régler le cas des envahisseurs qui embêtaient mes amies ou copines. J’en ai poussé des types un peu trop insistants dans des bars. En fait, il m’est déjà arrivé une fois de le faire, mais soyez assuré que je n'aurais jamais hésité à le faire. Il ne faudrait pas croire que je sois d'un tempérament jaloux. En tous cas, j'estime suffisamment Hélène pour ne pas lui faire l'insulte de m'offenser des allusions potentiellement sexuelles d'un type comme ça! Quoique si ça se trouve, il ne sait même pas qu'Ilsa, la louve des SS est un film porno — et d'ailleurs, Ilsa n'est même pas entièrement vêtue de noir. Il a sûrement entendu ça à la télé ou quelque part. C'est un gars dans l'air du temps. Il n'a pas beaucoup d'idées à lui, son discours est assez limité, mais il capte bien ce qui circule massivement autour. Paraît-il qu'à ce haut lieu de subversion qui alimente les médias pendant tout le reste de la semaine, une parodie d'humoriste aurait qualifié une grande chroniqueuse politique de Ilsa, la louve des SS. Vous vous doutez bien que pour s'être mérité un tel surnom, la femme en question en impose. Elle a beau évoluer dans un milieu d'hommes, contrairement à bien des femmes universitaires, par exemple, elle ne s'excuse pas d'exister et de prendre la parole. J'imagine que son air lesbien participait aussi à l'attribution de ce surnom. Ilsa n'a rien d'une lesbienne, mais je suis assez persuadé que la plupart des gens pensent à une Allemande massive à l'air résolument masculin, quand ils disent "Ilsa, la louve des SS". 

Ce qui me fait vraiment chier, donc, ce n'est pas toutes les connotations de ce surnom que Samuel ignore sans doute ou qu'il comprend mal, mais simplement qu'il réduise le caractère affirmatif d'Hélène à une farce vaguement sexuelle. C'est toujours drôle une femme autoritaire. Une femme autoritaire, c'est une cochonne en puissance, une dominatrice plus ou moins voilée. Au lit, l'autorité, ça va. Ça en fait bander plusieurs. Mais autoritaire dans la vie? Il faut immédiatement retourner ça là où ça devrait aller, au lit. Ce n'est pas comme si Hélène faisait grand cas de l'autorité qu'elle pourrait exercer sur Samuel. Elle n'en a rien à branlé, m'a-t-elle dit, mais s'il est irresponsable, il faut bien que quelqu'un prenne les choses en charge. Il n'y a rien qu'un homme supporte moins qu'une femme le fasse sentir incompétent, surtout quand elle ne semble même pas investir d'effort pour le faire.