27 février 2007 @ 10:27
Vendre son corps  

Je suis allée à la librairie hier avec Hélène. J'espérais un peu qu'elle rencontre ma libraire. Je voulais les observer l'une près de l'autre. Ça n'arrivera pas. Le destin était contre moi. Je me suis achetée un livre de Philippe Muray tant qu'à passer à la librairie. Hélène s'est achetée une réédition de certains textes de Céline, même si elle les avait dans la Pléiade. C'est chiant à la fin une Pléiade. L'objet-livre lui-même se dresse contre l'idée de littérature. Maintenant qu'elle possède la collection complète de Julien Gracq et de Louis-Ferdinand Céline, Hélène le sait, La Pléiade n'est certainement pas faite pour les amoureux de littérature. Au moment de payer sa réédition de poche de L'Agité du bocal, sa carte Interac l'a laissé tomber. Hélène était en manque de fonds. Je suis venue à sa rescousse avec ma propre carte. Nous avons marché jusqu'au salon de thé où c'était la soirée Chai. Nous avons bu tranquillement nos chai en lisant. Au moment de payer, ma carte nous laissait tomber. Manque de fonds, la suite. Nous sommes vraiment incompatibles avec le calcul. Je fus pourtant jadis une future femme de science. J'ai toujours eu de bien meilleures notes en mathématique que dans les autres domaines. Pendant bien des années de ma tendre enfance et de mon adolescence, j'étais destinée à être une mathématicienne bien plus qu'une écrivaine. C'était sans savoir que la littérature demande de fortes compétences mathématiques. La littérature demande tout. Quand j'ai bifurqué vers elle, j'ai mis ma force logique aux services des lettres. Il semble bien que j'ai perdu dans le processus mon talent avec les chiffres, surtout avec les chiffres liés à l'argent. J'étais donc incapable de payer les thés. Question d'ajouter au caractère public de l'humiliation, la soeur d'une de mes amies travaille justement-là et elle était présente. Je n'en suis plus à une humiliation près. Le gentil employé nous a laissé filer Hélène et moi pour trouver une solution à notre problème.

Sans demander de l'aide à personne, nous avons trouvé une solution. Nous nous arrangeons toujours. Nous sommes revenues payer quelques minutes après. Je me suis toujours dit que si un jour nous sommes vraiment sans le sou, je pourrais convaincre Hélène de vendre nos corps. Vraiment, je m'en fiche. Je pourrais bien le faire un jour. Nous nous sommes déjà inscrites ensemble à un site de rencontre, Hélène et moi, sous le nom très subtil et raffiné de "deux_salopes". Nous voulions être populaires dans le chat. Ça nous emmerdait de rester des heures à niaiser. Notre fiche et notre nom fonctionnaient bien. Nous aurions presque été capables de nous taper la ville entière si nous l'avions désiré. Un homme au nom très subtil de "sugardaddy52" nous avait écrit. Nous n'avions jamais pensé baiser des hommes "généreux". Il voulait nous payer un repas au restaurant de notre choix. Le "sugardaddy52" voulait nous faire plaisir, semble-t-il. Nous lui avions répondu plus ou moins sérieuses que nous étions intéressées à aller souper avec lui. Il nous a arrêtées. Il ne parlait pas de "souper", mais de "dîner". Ça commence bien, un sugar daddy cheap! Où s'en va le monde! Après quelques minutes supplémentaires de chat, il était d'accord pour un souper. Nous étions après tout deux jeunes bisexuelles raffinées. Ça avait du succès. Il se disait un genre d'homme cultivé séduit par les filles intelligentes. Dans un restaurant français, soit! Il voulait cependant s'assurer qu'il y aurait certainement un "après", à l'hôtel. On devine qu'il aurait essayé de nous trainer au motel à la dernière minute. Il n'était pas prêt à prendre des risques. Pour un sugar daddy, bof, ça rend la chose moins intéressante. Nous l'avons plaqué. Au début, nous avions planifié de souper avec lui et de nous sauver après juste parce qu'il était cheap. Finalement, nous nous ne sommes juste pas présentées au rendez-vous. Je ne suis pas complètement immorale. Nous avons préféré être gratuites avec d'autres.