25 février 2007 @ 16:12
La grande moralité  

Jeudi dernier, je suis retournée à la librairie revoir ma libraire. Elle m'avait commandé un livre que je suis allée chercher. Je suis passée plus tôt que prévue, parce que je n'en pouvais plus. Je devais m'acheter un livre. L'achat de livre est un puissant anti-dépresseur. J'achète des livres pour rétablir mon système. C'est ma névrose. Je ne devais passer que vers dix-neuf heures, moment où Valérie serait libérée de ses obligations. Nous avions prévu d'aller souper ensemble en ville. Valérie m'a fait payer mon livre en glissant dans mon sac le dvd de gay porn qu'elle avait promis de me prêter. Il était à peine dix-sept heures. Je suis allée dans un café l'attendre près de la librairie.

Je lisais avec passion mon livre. Mon système devenait de plus en plus fonctionnel. J'avais dépensé de l'argent pour un livre. J'ai levé les yeux juste au moment où un nouveau client du café s'était arrêté en me dévisageant. Je le dévisagais aussi. Sa tête ne me disait rien. C'était peut-être un ancien amant oublié. Qui sait. Il me semblait toutefois qu'il n'était vraiment pas mon genre. J'ai du goût quand même. Je ne m'offre pas à n'importe quel homme. Je ne suis peut-être pas une triomphante, mais je suis une orgueilleuse! L'homme inconnu était avec une jeune femme blonde.

J'ai repris ma lecture et je me suis rappelée que cet homme était le nouveau patron d'Hélène, Samuel. Hélène et moi nous nous racontons beaucoup de trucs au sujet du travail. Tant et si bien que je connais presque intimement tous ses collègues. C'était donc Samuel, le parfait professionel, devant moi dans le café avec sa morale sans faille et son vocabulaire bien à lui. Je l'ai reconnu immédiatement lorsqu'il a dit à la blonde : « Je préfère que tu utilises 'progrès' au lieu de 'changement'». Je ne savais pas de quoi ils parlaient, mais ça être devait être du travail. Il n'y a rien d'autre dans sa vie. N'allez pas croire que je le méprise pour ça. Cet aspect, ça ne me dérange pas. Je ne vis moi aussi que pour le travail. En tant qu'écrivaine autoproclamée, je me livre à la dépense. Ça ne me rapportera rien. Je le sais. Je ne veux rien dans l'immédiat, ni plus tard. Samuel lui connait les résultats concrets. Il a commandé une bière pour la fille. C'est lui qui payait. À la lumière de ce détail, je me doutais que la conversation serait juteuse. Je ne sais pas si Samuel m'a reconnue. J'ai accompagné Hélène à son dernier souper de Noël, où il était. Il pouvait donc me reconnaître. D'autant plus qu'il s'était un peu trop rapproché de nous pour nous livrer des grands secrets d'entreprise, lui qui venait à peine d'y arriver, en insistant sur le fait que tout ça était « entre nous trois », tentant pathétiquement de créer une complicité immédiate entre nous. Comme si dénigrer les collègues de quelqu'un constituait le moyen par excellence de se rapproche rd'une personne qui partage une franche camaraderie avec ses collègues. Ça marchait peut-être avec les autres, à voir la vitesse avec laquelle il était devenu le grand ami de tous les employés des autres départements, mais pas avec Hélène, ni avec qui que ce soit de son département. Je frissonne d'horreur en me rappellant cette insistance sur le « entre nous trois ». Dieu m'en préserve!

J'ai compris qu'ils étaient là pour régler un malentendu. Évidemment. Samuel ne tolère aucun malentendu. Il se plait à dire, m'a appris Hélène, toute l'importance qu'il accorde à la transparence. Il répétait à la blonde : « C'est pour un weekend familial à Québec. Mes intentions sont claires ». Elle ne parlait pas très fort. Je ratais malheureusement une partie de la conversation. Les mots qui revennaient le plus souvent dans la bouche de Samuel étaient « Un weekend familial ». L'histoire ne dit toutefois pas ce que pourrait bien faire une employée dans un weekend familial... Elle était un peu détendue par l'alcool. Elle n'y voyait que du feu. Il s'est rapprochée d'elle par quelques-uns des insignifiants sujets de conversation qu'il maitrise à merveille.

Il lui a parlé de ses dons de masseur. Après tout, c'est un pro-actif! Un pro-actif autoproclamé, sans ironie, sans humour. Une drôle d'espère, quand même. Je vous jure, c'était dégoûtait. Voilà pourquoi je déteste les hommes comme lui. Il espère avoir une femme avec des massages. Dis-le donc que tu veux juste mettre ta bite en elle, dans sa plotte de jeune et jolie blonde. N'insulte pas son intelligence et vante-lui plutôt les mérites de ta grosse queue. Mais Samuel ne ferait jamais ça. Il fait sans doute partie de ces types qui s'imaginent que de se faire sucer par une fille ou de lui lécher la chatte ne saurait représenter en aucun cas une infidélité. J'en ai connu des comme ça. Ils commençaient toujours en m'offrant des massages, c'était inévitable.

Après l'éloge du massage, la blonde s'est éloignée un peu. Elle venait de terminer son verre. Allumée malgré tout par l'offre de massage, elle ne s'est pas laissée tenter trop vite. Elle jouait probablement avec lui, plus encore que lui avec elle. Comme la plupart des filles qui aiment partager un peu d'ambiguïté avec leur patron, je suppose. Je ne suis personnellement pas une rebelle de salon. Alors moi les petits jeux avec l'autorité, je ne connais pas, ça ne m'intéresse pas. Pour certaines filles, il semble que faire bander le patron est une fin en soi. Samuel devait bien bander sur la blonde. Il aurait nié. Voyons, il ne lui propose qu'un weekend familial et des massages. Il n'a aucune mauvaise intention. La blonde ne se laissait pas avoir par ses explications. En quittant, elle lui a dit : « Je vais y aller. Il ne faudrait pas que tu reviennes pas trop tard. Il ne faudrait pas inquièter ta copine ». Samuel semblait savourer à sa manière de professionel le faux déplacement de l'autorité. La rebelle de salon blonde renversait les rôles pour saisir son bref moment d'intensité. Vraiment pathétique