Même s’il ne connaît pas la profondeur lubrique de notre complicité, il sait bien que je travaille souvent avec toi. Il voulait voir ma réaction face à ton texte. Il croyait peut-être que je serais à ta hauteur, que j’allais te défendre avec verve. Eh ben, non, Édith, je suis une lâche, comme les autres.
Je dévoile à mon mentor Édith Faure que je ne suis pas à sa hauteur. Dans « La polémiste charcutée », vous verrez que je n’ai pas su la défendre.
La Polémiste charcutée
Salut Édith. C’est Al. Je ne t’ai pas donné de nouvelles depuis longtemps. Tu pourrais croire que je me cache et tu aurais bien raison. Je n’osais pas te parler après ce qu’il s’était passé. C’est idiot! Je suis passée maître dans les occasions ratées. Tu ne sais pas de quoi je parle. Je sais. C’était un événement privé. Ça s’est déroulé entre Réjean Lambert et moi. J’étais dans un café et je travaillais sur mon portable. Il s’est approché de moi et m’a demandé si j’avais lu le dernier numéro de Vrille. J’ai répondu « oui » puisque en effet je l’avais lu, la revue. Je ne la lis pas toujours aussi rapidement, mais ça tombait bien, ou mal selon le point de vue, ce jour-là. Lambert m’a tout de suite parlé de ton article. C’était comme s’il n’y avait que ton texte dans le numéro. C’est d’ailleurs le seul qui m’a marqué. « Tu as lu, alors, le dernier article d’Édith Faure. Décidemment, elle ne s’en sort pas! » Je ne sais pas trop pourquoi. Enfin, oui, je sais, je suis lâche, alors j’ai dit un « Oui, c’est étrange » qui ne voulait pas dire grand chose.
Lambert, ce redoutable lecteur, t’a charcutée. Il fait de petites rondelles avec ton texte. Il a réduit ton argumentation à une vilenie d’écrivaine sénile. Sur le coup, j’avoue que la critique impitoyable de Lambert m’a convaincue. Je me suis dit qu’en effet tu avais écrit n’importe quoi, que c’était indécent et que c’était franchement à se demander si tu avais toute ta tête. D’accord, ton texte était crissement bien écrit, ton meilleur depuis longtemps, mais ça ne justifiait pas tout. J’acquiesçais comme une ostie de conne à chaque argument qu’il ajoutait. Je savais bien qu’il me disait ça parce qu’il connaissait notre lien. Même s’il ne connaît pas la profondeur lubrique de notre complicité, il sait bien que je travaille souvent avec toi. Il voulait voir ma réaction face à ton texte. Il me scrutait, attentif au moindre signe compromettant. Il croyait peut-être aussi que je serais à ta hauteur, que j’allais te défendre avec verve. Eh ben, non, Édith, je suis une lâche, comme les autres.
Tu te doutes bien que c’est pas parce que je voulais cacher mes relations lesbiennes que je n’ai rien dit. Ça, tout le monde est au courant. C’est juste d’autant plus lâche que c’était tellement facile pour lui de descendre ton texte. De toute façon, tu le sais, tout le monde te déteste. En plus, je suis sûre qu’il t’aurait haïe davantage s’il s’était douté de quoi que ce soit. Ça paraît que je l’excite. Au fond, je sais que tu t’en fiches qu’il te déteste. C’est moi que ça dérangeait. J’avais peur qu’on nous rapproche toutes les deux. Et ce n’était pas la première fois. À chaque fois que ton nom surgit, les gens me font de drôles d’airs, suspicieux ou furieux. Ils ont tous une dent contre toi. Chacun a sa petite rancœur contre Édith Faure. S’ils n’en ont pas de personnelle, ils évoquent ta réputation. Et moi je ris parce que ça m’amuse de voir toutes ces réactions — c’est pour ça au fond que je te voulais être près de toi — et parce que je ne veux pas que les gens sachent vraiment ce que je pense. Alors je ris et c’est tout. Je ne veux pas qu’on nous associe de trop près. Je ne veux pas me tremper dans ta merde. Je ne suis pas capable comme toi de supporter la haine du monde entier.
Et puis, parfois, je me dis que je ne suis pas une écrivaine à part entière. Je suis un mélange entre toi, Julien Marchand, Philippe Séguin, avant qu’il écrive sa dernière merde, et l’empoisonneuse. Je sais que c’est quétaine de parler de filiation, c’est le genre de concept sur lequel se branle la clique à l’empoisonneuse. Mais ça ne se fait pas sans heurt la filiation intellectuelle. Au moins, t’es pas comme l’autre, la rebelle en chef, acclamée par son petit cercle d’hospitaliers. Tu as déjà été plus célébrée mais ça fait si longtemps que ça n’a plus d’importance.
Maintenant, tout le monde te déteste et c’est tout. Pas moi. Mais ça t’avance à quoi que je t’aime si je ne suis même pas foutue de te défendre? Ton texte était le meilleur du numéro. Tout le reste était pourri, complètement inoffensif. Dans cette revue de derridiens à la noix, il n’y avait que ton texte. Un chef d’œuvre d’inhospitalité. Alors là vraiment, tu frappais fort. Tu m’as rudement impressionnée. Tu as montré à tous les rejetons de l’empoisonneuse que tu étais encore le meilleur essayiste littéraire que le Québec a connu. Peu importe le sujet dont tu parles, tu fais toujours de la littérature. Tu as rappelé à ces chantres de la vertu que tu penses à travers la littérature et que ça voulait dire qu’il fallait que ça ébranle un tant soit peu.
J’ai été choquée aussi en lisant ton texte. Quel incipit odieux! Je ne te croyais plus capable de pareilles audaces. On connaît tous ta plume de polémiste notoire et pourtant on pense que c’est fini, que tu as déjà été si choquante que ça ne se reproduira plus, que de toute façon ton œuvre est désamorcée depuis belle lurette. Vlan dans les dents de l’institution. La réaction de Lambert montre que tu as encore la forme. Il faut bien qu’elle soit retournée un peu parfois cette institution. Tu es là pour le faire alors que je contribue comme les autres à faire perdurer la médiocrité en ses murs.
Tu comprends désormais pourquoi je ne réponds plus à tes appels. Tu sais, je n’avais pas vraiment envie que tu me connaisses comme ça. Je voulais tellement aller te rejoindre chez toi en faisant comme si j’avais envoyé promener Lambert. Je me suis pliée à ses arguments au demeurant assez faciles à envoyer et pas très solides en somme. Je voulais répondre à ta proposition. Je sais quelle salope t’es, mais bon il ne fallait pas. On aurait baisé et puis ça m’aurait juste dégoûtée d’y penser. Je suis certaine que pendant que tu m’aurais pénétrée avec le gode à double bouts, j’aurais vu la face de Lambert. Le visage heureux de Réjean Lambert qui piétine sur la figure d’Édith Faure, gouine et polémiste finie. Et puis, de toute façon, ça sera toujours ça notre problème au Québec. Il n’y aura jamais de grands écrivains. On se piétine dessus comme des cons. Si t’as le malheur de ressortir un peu, on t’attend au détour d’un chemin pour te détruire. Lambert n’est pas comme eux, tu le sais, mais derrière lui il y a tout un peuple de pas couilles, sans envergure, qui crache sur Édith Faure. Ils sont peut-être bien cons les Autrichiens de Thomas Bernhard, mais au moins ils reconnaissaient son talent. Plus Bernhard les insultait, plus ils l’aimaient. Un peu maso, peut-être, des vendus aussi. Au moins pas poltrons comme les Québécois. Je serai digne de mes concitoyens lâches. Je préfère qu’on ne se revoit pas Édith.
À dimanche prochain!
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