18 décembre 2006 @ 20:39
L'avarie des viandes - épisode deux : « La Gratuite »  


Pourtant, je pense comme toi. On ne peut pas connaître qui que ce soit autrement qu’en le baisant. Je ne comprends pas, d’ailleurs, que tu persistes à baiser autant de gens. J’aurais perdu espoir depuis longtemps. Les gens sont toujours décevants. Je suis certaine que tu le sais, toi aussi.

J'utilise le téléphone, dans « La Gratuite », pour créer un second contact avec Élisabeth, la nyphomane de la pure dépense.

La gratuite



Salut Élisabeth! C’est Albertine. Albertine Bouquet. C’est Fred qui m’a donné ton numéro de téléphone. Bien, pas vraiment donné… Je l’ai cherché à son insu sur son cellulaire. Enfin, tout le monde doit avoir ton numéro de toute façon. Sauf moi, visiblement… mais ne reculant devant rien, j’ai pris la liberté de le chiper à quelqu’un. Je ne sais pas si tu te rappelles de moi. On s’est rencontrées au Passeport, un mercredi, il y a quelques semaines déjà. En fait, deux ou trois mois, je crois. Ou peut-être plus, je ne sais pas. Qu’importe, je suis la fille à qui tu as dit miaou. Remarque que tu dois le dire souvent… On t’a dit mon nom mais tu n’as sûrement pas entendu. En tous cas, tu me regardais. Tu m’as souri, tu m’as poussée contre le mur et tu m’as pogné les seins. Et c’est à ce moment-là que ton chum est arrivé, celui qui s’imaginait que tu laisserais tomber tout le monde pour lui. On se demande encore comment l’idée lui était venue. En plus, ce n’est pas comme s’il ne connaissait rien de ta vie. Moi aussi j’ai l’air d’en connaître pas mal. Tout le monde sait tout de ta vie. On parle toujours de toi. Je t’apprends rien. Enfin, il avait beau savoir, il y croyait envers et contre tous. Y a des gens comme ça. Au fond, c’est beau. C’est bien les idéalistes. Tu devais te dire ça aussi. J’ai l’air sarcastique comme ça, mais je le pense vraiment. Je le trouve charmant. Je comprends que tu étais avec lui. Bon, d’accord, je te laissais me toucher quand même. J’aurais jamais osé t’approcher. Je ne suis pas comme toi. Toi, tu fonces dans les gens. Pas moi.

Je me plais à croire que tu semblais importunée par son arrivée, encore plus que lui l’était, je veux dire. Comme d’habitude, tu lui as souri et il a tout oublié. De toute façon, une autre fille ça devait être moins pire à ses yeux, sans doute mieux sérieux aussi. Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai senti. Je savais que tu voulais me baiser. Sache que je t’aurais suivie. T’inquiète, je ne m’imagine pas plus spéciale pour toi qu’une autre. Je sais que pour toi, ce n’est pas comme ça que ça se passe. C’est sûrement ce qui excite tout le monde, d’ailleurs, de ne pas faire exception, de connaître un corps que tout le monde a touché. Ton chum m’a déjà dit que les gens ne s’en doutent pas, que les gens ça ne les intéressent pas, mais que, paraît-il, tu aimes beaucoup la littérature. Quant à moi, ça ne m’étonne pas. On te croirait tout droit sortie de la Recherche du temps perdu. Enfin, je te dis ça et on dirait que je laisse entendre que tu es un personnage de la Recherche, mais que tu ne pourrais pas la lire. Ce n’est pas ce que je veux dire. Je me disais simplement que ça pourrait t’intéresser de savoir qu’il y a des êtres comme toi dans la littérature. Il n’y en a pas beaucoup dans la vie, mais il y en a quelques-uns dans la littérature. Non pas que tu apprendrais grand-chose en lisant Proust. Mais c’est tellement beau et passionnant. Et de toute façon, on aime lire les choses qu’on a déjà comprises. Autrement, ça nous fait chier et c’est tout.

Je t’appelais donc pour savoir si tu aurais envie qu’on se voit. Je n’irai pas par quatre chemins : j’ai envie qu’on fourre. J’ai tellement entendu parler de ta chatte et surtout de son odeur. Il paraît qu’elle sent toujours trop fort, même quand tu viens de la laver. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle déborde de mouille ou parce qu’elle est constamment remplie de sperme. Ça écoeure un peu tout le monde mais les gens en parlent avec tant de passion que c’est irrésistible. On a juste envie de se foutre la tête entre tes cuisses. Le soir où nous nous sommes croisées, je voulais me jeter à genoux devant toi et me glisser sous ta jupe. J’avais vu que tu ne portais pas de culottes. Tu veux toujours être prête à te faire enfiler. En fait, je savais que tu ne mettais jamais de culottes. Tout le monde le dit. Tu ne joues pas à la demi-salope avec un g-string. Avec toi, c’est tout ou rien. Je savais que j’aurais un accès immédiat à ton sexe. C’était la même chose pour tes seins. Tu es toujours entièrement offerte. Quand tu t’es jetée sur moi, tes seins sortaient presque de ton corset. Je ne sais pas pourquoi je me suis retenue de te servir le même traitement. Tes seins sont tellement beaux. Tous les gars doivent vouloir venir dessus. Je le ferais si je pouvais.


Mais je ne t’appelais pas juste pour te dire à quel point je veux te baiser. Tu dois l’entendre souvent. Pas que moi j’ai envie de te baiser. Plutôt cette phrase précise : je veux te baiser. Je ne t’appelais pas juste pour ça. Je voulais surtout te dire que tu me fascines et que je t’admire. Je sais que c’est étrange parce qu’on se connaît à peine. Bien, en fait, toi, tu ne me connais pas. Pour ma part, j’ai déjà l’impression de savoir qui tu es. J’ai l’impression que tu es comme moi, en plus radicale. Toi, Élisabeth, tu te préserves de rien, tu es une pure dépense. Quoi que je dise, je ne suis jamais allée aussi loin que toi. Je me souviens d’une conversation que j’avais eue avec ton chum. Il m’avait dit que tu couchais avec tout le monde parce que tu t’imaginais que c’était la seule façon de connaître vraiment les gens. Il a vraiment dit que c’était ce que tu t’imaginais. Je ne me rappelle plus de ma réponse. Je ne crois pas que je l’ai contredit. Je suis seulement demeurée silencieuse. Pourtant, je pense comme toi. On ne peut pas connaître qui que ce soit autrement qu’en le baisant. Je ne comprends pas, d’ailleurs, que tu persistes à baiser autant de gens. J’aurais perdu espoir depuis longtemps. Les gens sont toujours décevants. Je suis certaine que tu le sais, toi aussi. À la limite, si on connaît peu de personnes, si on en connaît un nombre limité, on peut s’imaginer qu’il y a du bon ailleurs. C’est pour ça qu’il y a plein de femmes et d’hommes intéressants que je n’ai même pas essayé de me taper. Je les garde en réserve pour les moments de désespoir. Ou pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent quand je me sens optimiste. Ça m’arrive si peu souvent. Enfin, dépassé un certain nombre d’individus connus, au nombre que tu as baisé, en réalité, on ne doit plus croire en rien. Tu ne t’en doutes pas : tu le sais qu’il n’y a pas grand chose de bon à Montréal. Tu ne peux même plus croire qu’il y a des exceptions. Je n’essaie évidemment pas de te convaincre que j’en suis une. Je ne me fais pas davantage d’illusions à mon sujet qu’à propos des autres et je ne voudrais pas insulter ton intelligence.

En somme, je voulais simplement te dire que tu vaux plus que les autres. Tu n’es pas moins méchante qu’eux. Tu l’es sûrement plus, même. Mais c’est d’abord à tes dépens. Ça fait longtemps que tu t’es plongée dans la merde jusqu’au cou. Il n’y a pas beaucoup de gens qui m’impressionnent, mais toi, oui.


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