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26 septembre 2013 @ 18:26
À toute vitesse!  
Dans le feu de l'action, il m'a demandé, plein d'espoir, s'il pouvait me venir sur les seins. « Je n'attends que ça! » Et c'est exactement de cette manière, avec mes seins couverts de sperme et mon orgasme quelques minutes après, que s'est terminée ma folle aventure de vendredi soir, aventure qui avait commencé avec ma mère. Je l'appelle rarement ainsi, celle-là, mais puisqu'il était question de gros sexe sale dans la même phrase, j'ai jugé que ça serait drôle. Mme Bouquet, femme dans laquelle j'ai séjourné neuf mois, m'a téléphoné l'autre jour. Elle voulait absolument m'acheter un cadeau. Nous nous étions disputées quelques jours plus tôt parce qu'elle m'avait fait un sermon sur l'importance de l'homme, du père de famille pour remettre à l'ordre les enfants dissipés. Elle me racontait que la fille de son amie était devenue une délinquante et que c'était parce que son père ne l'avait pas remise à sa place à temps. Sa mère l'avait fait, bien sûr, mais ça ne compte pas. Ça prend un homme avec une grosse voix méchante, du poil et un pénis pour qu'un enfant soit assez secoué pour se remettre dans le droit chemin. Jean-Martin Aussant, politicien qu'on oubliera bien vite et musicien qu'on oubliera encore plus vite, pense d'ailleurs comme ma génitrice. Il l'a écrit dans son texte suivant sa lettre de démission : « Je n'ai pas eu le temps de répondre personnellement à tous les messages reçus, mais je les ai tous lus. Parmi ceux-ci, quelques rares messages un peu moins sympathiques, forcément. Les plus virulents d’entre eux, presque de nature haineuse, me portaient à croire que leurs auteurs avaient certainement dû manquer… de présence paternelle dans leur jeunesse. » Dans un de mes grands moments d'élégance et de délicatesse, j'ai répondu à Mme Bouquet qu'elle était une criss de conne de répéter de pareilles bêtises. J'ai ajouté que, de toute manière, il n'existe même pas de « droit chemin », qu'elle devrait seulement regarder Tu as crié LET ME GO, pleurer et ouvrir les yeux pour comprendre que notre monde nous place constamment dans des situations insoutenables. Ma mère, en soulignant que mon comportement à son égard était exécrable, m'a avoué qu'elle trouvait que j'avais peut-être soulevé un point intéressant. Elle voulait donc m'offrir un cadeau, pour marquer notre réconciliation, mais aussi parce qu'elle sentait qu'elle était parfois injuste avec moi. « C'est quoi, tu veux m'acheter ? », ai-je renchéri. Elle a conclu notre conversation par un « Franchement, Albertine » bien senti.

Je blaguais, je sais bien qu'elle ne désirait pas m'acheter. Elle m'a raconté l'autre jour que dans les moments de précarité financière de mes parents, alors que j'étais toute petite, je la poussais à dépenser pour elle. Il parait que je lui ai déjà tenu un grand discours sur le fait qu'elle faisait déjà assez de sacrifice et que je l'avais traînée au centre d'achat s'acheter un nouveau manteau d'hiver pour elle. Elle sortait en plein janvier avec deux chandails de laine et un manteau d'automne. Elle s'est rappelé cette histoire récemment et, tout d'un coup, Mme Bouquet s'est mise à célébrer mon esprit de dépense. Elle venait de comprendre que je ne suis peut-être pas complètement écervelée et que l'argent, lorsqu'on en a suffisamment pour vivre, peut bien être dépensé sans réfléchir. Après tout, la vie étant si moche, il faut bien tenter de s'amuser un peu. Vendredi dans la journée, ma mère m'a donc harcelée pour savoir quel cadeau je voulais. « N'importe quoi. Dis-le et tu l'as ». J'ai refusé, en prétextant que je n'avais besoin de rien. Puisqu'elle insistait, je lui ai proposé de payer mon loyer ce mois-ci, en lui expliquant que ça serait le plus beau cadeau pour moi en ce moment. Elle pourrait aussi payer ma future facture de vétérinaire si mon chat tombe malade. « Parfait. Je paie ton loyer, je paierai aussi ta facture de vétérinaire si ça arrive, mais je veux quand même te donner un vrai cadeau. Une folie, quelque chose que tu ne t'achèterais pas! » Ah, misère. À l'évidence, elle n'allait pas me lâcher si je ne trouvais pas quelque chose. Puisqu'une carte cadeau de la SAQ n'était pas une option, j'ai fini par dire que je voudrais bien avoir une machine Nespresso. Je lui ai expliqué qu'il fallait par contre sortir de sa banlieue paisible pour l'acheter, puisque la boutique Nespresso est sur Crescent, pas très loin de l'infâme centre-ville où se rassemblent les pas propres, les petits escrocs et les drogués. Ces gens-là, parfois un peu agressifs, ont sans doute manqué de présence paternelle, dirait JMA. ON devrait les aider. Elle n'a pas commenté mon sarcasme et s'est contentée de s'exclamer : « Super, ma grande, je viens te chercher à 19h ».

Sur Crescent, chic repaire des douches et des douchettes, Mme Bouquet et moi avons cherché un parcomètre après avoir repéré la boutique Nespresso. Lorsque nous sommes arrivées à l'entrée du commerce, nous étions certaines de nous être trompées. Tout portrait à croire qu'il s'agissait d'un café, pour siroter tranquillement son espresso plus que d'un lieu pour acheter des machines à café. De belles jeunes femmes et de beaux jeunes hommes, tout de noir vêtus, nous ont toutefois invitées à entrer en confirmant que nous pouvions nous procurer une merveilleuse machine à dosette à l'étage. Nous avons gravi l'escalier, le coeur heureux, confiantes d'entrer dans le monde magique du café encapsulé. Un homme bien mis est venu nous accueillir. Je lui ai expliqué que nous étions là pour acheter une machine avec un réservoir de lait pour le cappuccino. Notre vendeur nous a guidées vers les différents modèles. Il nous a promis d'emblée qu'il nous ferait goûter à des cafés. Wow! Il a ensuite lancé sa cassette promotionnelle. Il parlait lentement, en répétant sans cesse les mêmes deux ou trois caractéristiques. Son pitch était simple. Il ne disait même pas que la machine avait 19 bar de pression. J'avais envie de lui crier : « Accouche qu'on baptise!!!  » Après tout, je voulais une machine qui fait un espresso en deux secondes, j'aurais aimé avoir un vendeur qui va droit au but. Il a osé nous demander si ça allait trop rapidement pour nous puisqu'il y avait tant d'informations à absorber. Je lui ai lancé d'un air désespéré: « Maintenant que vous le dites, de grâce, ralentissez! Nous ne sommes pas vite, vite... » Mme Bouquet a corrigé, un peu gênée : « Non, non, ça va aller ». Je crois bien que, malgré sa politesse, elle aurait aussi aimé le mettre sur avance rapide. Nous nous sommes tues puisque le grand moment allait arriver : nous allions enfin goûter au café qui sort de petites capsules. Ah la technologie! Ah le progrès! L'humain est peut-être passé de la fronde à la bombe atomique, comme l'écrit Adorno, mais au moins il peut faire du café sans effort en deux secondes.

Le vendeur nous a montré qu'il y avait différentes manières de préparer la mousse pour le cappuccino. Avec des mouvements de mains précis, il nous a fait un cours de mousse. Je fus grandement impressionnée! C'est sans doute à ce moment-là, d'ailleurs, que, à mon corps défendant, les premières pensées lubriques firent leur apparition dans mon esprit. Un homme agile de ses mains, ce n'est jamais de refus. Les cafés étaient très bien. Comme il se doit, nous étions ébaubies devant la vitesse de la machine et la simplicité du procédé. J'ai choisi le modèle qui fait la mousse de lait automatiquement. Vive l'efficacité! Le vendeur a approuvé mon choix. Fiou! Il a ajouté que ce petit bijou de machine épaterait assurément mes invités. « Est-ce que j'ai l'air d'une fille qui reçoit des gens? » Mme Bouquet, embarassée, s'est exclamé: « Franchement, Albertine! » Mon vendeur, pas trop susceptible, apparemment, a dit qu'Albertine était un très joli prénom. Pleaaaase!

Il nous a ensuite proposé de prendre le kit de départ contenant 250 capsules. Ma mère, peut-être pour s'excuser de mon comportement, peut-être emportée par son nouvel esprit de dépense, lui a répondu : « Pourquoi pas! ». En plus, ça venait avec un totem en prime. Oui, oui, un totem! C'est un espère de T à l'envers en plastique pour ranger nos capsules. Nous nous sommes dirigées vers le comptoir pour procéder au paiement. Une fois, la machine payée, il a ouvert mon compte Nespresso en m'expliquant que dorénavant je n'aurai plus qu'à mettre ma carte sur le comptoir pour que le caissier accède à mon compte. Nous étions dans un film de S-F. Ce moment d'ouverture du compte fut crucial. Je devais réussir à lui révéler mes plans sans que Mme Bouquet ne s'en apperçoive. Lorsqu'il m'a demandé mon adresse et mon numéro de téléphone, je suis parvenue à lui faire un clin d'oeil rempli de promesse et un sourire enjôleur pour qu'il comprenne que j'attendais son appel. Ma mère et moi avons attrapé la machine, la boîte immense du totem et l'autre, géante, avec mes capsules. En quittant la boutique, nous fûmes saluées par les quinze serveuses et serveurs du café. Je ne savais plus où donner de la tête. « C'est un bel endroit. » Évidemment, ma mère avait été aussi conquise par le décorum qu'outrée par mon comportement. « Tu n'es vraiment pas du monde! »

Sur la route du retour, j'ai travaillé fort pour contourner tous les coins de squeeges. Ça entraîne toujours une situation inconfortable lorsque nous en croisons ensemble. J'ai toujours peur de ce qu'elle va dire. J'ai réussi ma mission. J'ai opté aussi pour une route qui nous faisait éviter à la fois Ontario et Ste-Catherine afin de me prémunir contre tout autre commentaire sur mon quartier. J'y suis arrivée aussi. Je ne pouvais toutefois pas lui faire contourner ma rue. Mes voisins d'en face étaient rassemblés sur leur balcon. Ils ne faisaient rien de particulier, ils ne dérangeaient pas. Je me suis exclamée sans réfléchir : « Oh. Les chilleux sont là. » Ma mère ne comprenait pas ce que je disais. Je lui ai répondu de laisser faire, mais elle exigeait des explications. « Hélène et moi, on les appelle comme ça : les chilleux. C'est tout. Juste un surnom ». Elle m'a fait un regard réprobateur. Je pense qu'elle m'accusait de désigner mes voisins de manière injurieuse. Un peu susceptible, je n'ai pas pu m'empêcher d'ajouter : « Penses-tu qu'ils ont manqué de présence paternelle dans leur jeunesse ? » C'était plus fort que moi. J'ai comme un don de mettre l'huile sur le feu. Elle n'a rien répliqué, mais je savais qu'elle était fâchée. Elle est repartie sans plus attendre vers sa banlieue. Dans quelques jours, elle me téléphonera peut-être pour dire que je n'ai vraiment pas d'esprit de réconciliation.

J'ai installé ma machine toute seule. Ce n'était pas bien compliqué. J'ai mis fièrement mon totem débordant de capsules à côté et je me suis servie un grand café au lait. Lorsque la mousse s'est mise à couler dans la tasse, je me suis rappelée que j'attendais un appel. Je me suis même surprise à espérer que mon téléphone sonne. Plus le temps passait plus je me disais qu'il n'avait peut-être pas compris l'invitation. J'avais tellement envie de sexe que j'étais sur le point de prendre le métro pour aller le chercher chez Nespresso. Je n'ai rien eu à faire. Alors que j'enfilais mon manteau, mon téléphone a enfin sonné. Joie! Il m'a promis d'embarquer dans le premier taxi et de venir m'enfiler sans plus attendre.