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19 septembre 2013 @ 06:27
Soirée vin et pot  
Grande révélation : je n'achète jamais de drogue et pourtant j'en prends. Mon anarchiste, grand consommateur, remplit ma petite boîte rose dans laquelle je mets mon stock lorsqu'il passe chez moi. Parfois, sans que je ne m'en sois rendue compte, la boîte est redevenue pleine. Avec ma seule consommation, ça ne descend pas vite vite. Je bois plus que je me drogue, il faut dire. J'avoue d'ailleurs que j'avais presque réussi à me guérir d'un alcoolisme naissant de plus en plus sérieux. J'avais presque réussi, oui. Je dois toutefois me résoudre à écrire que j'ai échoué. Je suis alcoolique à nouveau. La charte des valeurs québécoises est venue m'achever! La charte est sortie et BANG, drette-là, je me suis remise à boire. C'est ta faute, Bern Drainville! J'haïs le Québec, ce n'est pas nouveau, mais là, c'est pire que pire. Je lève mon verre à votre pays-qui-n'en-est-même-pas-un de crétins. Verse, verse le vin! verse encore et toujours! Je suis gaie! Je suis gaie!

Tout ça pour dire que je ne sais pas trop comment on achète de la drogue. Je connais toutefois la manoeuvre de mon anarchiste. Il appelle le gars, il arrive à la porte et ils se parlent en boys. « Yo, comme d'hab. » « Merci, Mister ». Mon anarchiste n'étant pas en ville hier, il fallait donc que je me débrouille toute seule pour une fois si je voulais me faire une soirée vin et pot. J'ai cherché le numéro. J'ai répété mille fois mon texte à haute voix dans mon appartement : « Salut, c'est Albertine sur la rue A. Tu sais, tu viens souvent voir mon ami D. Peux-tu passer me voir ce soir à la même adresse ? » J'ai essayé de trouver le ton le plus décontracté possible. Ce n'est pas évident, ça ne me réussit pas trop. Parfois j'avais un ton trop excité, parfois mon ton était trop amusé, comme si je racontais une bonne blague. Il m'a fallu essayer d'adopter une attitude plus neutre. Ça n'allait pas encore, soit j'avais l'air d'une bourgeoise d'Outremont, soit d'une professionnelle sur le bord de la crise de nerf qui essaie d'adopter un ton calme, soit des deux en même temps. J'ai cherché en moi une voix plus masculine, ma voix de dyke. Ça a marché, wow! Faque j'ai réglé ça Butch-style : « Yo, c'est Al, rue A. Chu à la mêm' adresse que D. Peux-tu passer, man? » Je ne peux pas croire que j'ai ajouté un « man » à la fin. Eh oui, je l'ai fait. Je l'écris ici avec la plus grande honte. Je me disais qu'à cause du « man », il n'allait pas venir me livrer. Je fus détrompée, il m'a répondu : « Je t'envoie quelqu'un ». Wah, cool!

Je me suis servie un verre de vin. Un Côtes-du-Rhône. Rien de trop beau! J'ai profité du spécial à la SAQ cette fin de semaine. Après deux heures d'attente, j'arrivais au fond de ma bouteille lorsque j'ai entendu des pas dans mon escalier. J'ai ouvert la porte et c'était une fille. Mon dieu, je ne pensais pas qu'il y avait des livreuses. Ça m'a tellement surprise que je ne savais plus quoi dire. Elle n'avait pas l'air heureuse de tomber sur une novice. Elle m'a demandé d'un ton bête si c'était moi qui avait appelé le gars. J'ai dit oui et j'ai demandé un trois et demi. Elle me l'a donné et a pris mon argent. Elle a bredouillé un « bye » à peine audible et a entamé la descente vers l'extérieur. Je ne sais pas trop pourquoi, mais c'est à ce moment-là que j'ai crié : « Heille, attends! ». Elle s'est tournée vers moi et j'ai dit un peu pathétiquement : « Je ne sais pas rouler. Je te donne un 10 si tu m'en prépares 3-4. »

Avec un air de mépris, elle est remontée. Je l'ai invitée dans mon salon. Je lui ai donné mon papier à rouler. « Veux-tu du vin, une bière ? » Elle était déjà à l'oeuvre comme une pro. Je ne regrettais pas de l'avoir retenue. En plus, j'avais pour elle d'autres desseins! Mon gaydar infaillible me disait que j'avais des chances. « As-tu une grosse soirée ? » Elle a répondu sans me regarder que j'étais la dernière. Elle était peut-être lesbienne en effet, mais à l'évidence, je ne l'intéressais pas du tout. Je ne savais tellement pas quoi dire pour faire la conversation, pour susciter un peu d'intérêt. Tsé, moi et le small talk. Toutes les idées que j'avais en tête étaient plus débiles les unes que les autres : Vends-tu de la drogue depuis longtemps? Viens-tu d'Hochelag'? As-tu un gun? As-tu déjà pété les jambes de quelqu'un qui ne payait pas? As-tu déjà tué quelqu'un? Me tuerais-tu si j'essayais de pogner ton stock? As-tu déjà fait de la prison? As-tu vu Orange is the New Black? Trouves-tu qu'Alex Vause est vraiment sex?

Elle m'a tirée de ma rêverie. En regardant mes livres en désordre, elle m'a demandé si j'étais professeure. J'ai hurlé spontanément : « Mon dieu, NON! Enseigner, moi ? JAMAIS! » Elle m'a expliquée qu'elle me demandait ça parce qu'avec l'embourgeoisement d'Hochelag', elle avait de plus en plus de clients profs. Ça l'amuse d'imaginer que les enseignants de Cégep se roulent un joint le weekend pour se donner un air rebelle. « Moi, je suis juste une salope qui écrit un blogue et qui baise. C'est toutte! ». Sans m'en rendre compte, je venais de mettre le sujet sur la table. Elle a arrêté de rouler pour tourner les yeux vers moi. « Veux-tu baiser ? », ai-je ajouté d'une voix déterminée.

C'est comme ça que j'ai acheté pour la première fois de la drogue et que j'ai couché avec ma première trafiquante. Elle m'a avoué au lit qu'elle faisait ça pour payer ses études. « T'es pas en littérature? » Heureusement, elle a dit non. Je lui ai dit qu'elle était chanceuse, parce que si ça avait été le cas, je la mettais dehors. À grands coups de pied! Elle s'est risquée à ajouter, pour me narguer, qu'elle aimait bien la littérature quand elle était au Cégep. « Ne m'en parle pas, s'il-te-plait! » L'idée de la littérature me débande d'un coup. Elle s'est empressée de me dire que ça ne se pouvait pas de toute manière, qu'avec les doigts qu'elle allait me mettre dans le vagin et dans le cul, je ne pourrais ni la jeter dehors, ni débander. Elle avait bien raison d'être si confiante en ses moyens.