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24 août 2013 @ 12:13
Le valeureux chevalier du prix unique  
Avant-hier, j’ai confié à madame Bouquet que j’étais peut-être agoraphobe. Puisqu’habituellement ma génitrice est incapable de m’entendre lorsque je lui révèle une faiblesse, je m’amuse souvent à me présenter sous le jour le plus défavorable possible afin de tester les limites de son déni. Elle est tellement sûre que sa progéniture ne peut être autre chose qu’une dure de dure qu’elle refoule toujours mes pires aveux. Ce jour-là, comble de malchance, elle m’a entendue et s’est écriée : « Bientôt tu ne seras plus capable de sortir de chez toi! Agis vite, fille! » Je lui ai répondu qu’il n’y avait pas péril en la demeure, l’agoraphobie n’allait pas me tuer. De toute manière, ces affaires-là n’arrivent qu’aux meilleures : Elfriede Jelinek a gagné le prix Nobel de littérature. L’argument était béton, mais madame Bouquet n’a rien à cirer des désordres d’une Autrichienne dont elle n’a jamais entendu parlé. Elle m’a fait jurer que j’allais sortir de chez moi cette semaine. Elle a fait planer l’idée qu’elle était prête à tout, même à engager un détective privé, s’il le fallait, pour s’assurer que je quitterais bien mon domicile. Eh merde. Ça m’apprendra! Il vaut mieux choisir ses confidents si on veut avoir la paix.

J’ai écrit quelques courriels à des amis. Puisqu’ils étaient tous occupés et qu’il me fallait un rendez-vous au plus criss, j’ai décidé de contacter un écrivain, ancien amant, qui avait rempli tout l’été ma boîte vocale pour me raconter à quel point je lui manquais. Fin juillet, tannée d’entendre mon téléphone sonner, j’avais répondu pour lui annoncer que notre brève mais trop longue histoire était terminée et qu’il pouvait se consoler dans les bras de sa femme. Il m’avait trouvée cruelle. Ben, tant pis, moi je le trouvais fatigant. Tout ça pour dire qu’à cause de cette affaire d’agoraphobie, je me suis décidée à le rappeler. Puisque je suis peut-être cruelle, mais pas malhonnête, je lui ai expliqué que j’avais besoin de son aide pour sortir de chez moi. Il a accepté de me voir. On s’est donné rendez-vous dans un café d’Hochelague.

Il arrive avec son laptop sous le bras. Il est trop excité de me montrer la couverture de son nouvel opus. Avant même de me saluer, il ouvre son ordinateur et zoome fièrement sur la photo de son dernier livre. « Wow! », lui dis-je pour être gentille. Toutes les belles maquettes du monde ne peuvent rien contre une blogueuse DIY comme moi. Le jour où il gossera son livre lui-même à partir de rien, peut-être commencerai-je à être un peu impressionnée.

Après deux-trois allongés, il me traîne dans un bar à deux coins de rue de là. Nous ne pouvons pas aller chez lui, sa femme y est avec sa marmaille, nous ne pouvons pas aller chez moi non plus, il me faut vaincre mon agoraphobie naissante. Nous sommes sur le point d’entamer notre deuxième whisky lorsqu’il me confie qu’il travaille sur quelque chose de gros. « J’écris une lettre aux journaux. » Ne le connaissant pas comme un écrivain engagé, je suis sciée. C’est bien la dernière personne de mon entourage que je peux imaginer capable d’envoyer une lettre aux journaux. Il devient fou, ma foi! Je m’attends à ce qu’il me dise qu’il écrit sur la Syrie, sur les attaques de drones d’Obama, sur les déraillements de train ou l’embourgeoisement d’Hochelague. Rien de tout ça! J’étais complètement dans le champ. Le sourire aux lèvres, il me présente son combat : le prix unique du livre. Oh shit! Wow! Il devient tout agité. Il ressort son laptop, il veut absolument me montrer quelque chose. J’écarte nos verres de peur qu’il les renverse sur son ordinateur. Il tourne l’écran vers moi. « Regarde! Regarde! » crie-t-il rouge de colère. C’est la page de son livre sur Amazon. Le site annonce un rabais de 24% sur le titre. Et moi qui pensais que les rabais sont réservés aux E. L. James, George R. R. Martin, Kim Thúy et cie, bref, aux écrivains que le monde lit. « Mon livre n’est même pas sorti et il est déjà en solde sur Internet ». Il m’explique que les conséquences seront désastreuses, que les librairies vont mourir les unes après les autres, que les livres n’ont pas de prix… On est donc selon lui à deux doigts du désastre. Il ajoute que si la saignée continue nous serons dans la merde côte à côte avec Haïti, l’Afghanistan ou le Zimbabwe. Je lui dis qu’à ma connaissance les librairies indépendantes profitent de certaines mesures nettement plus efficaces pour les protéger : les achats de livres par les bibliothèques qui doivent se faire dans une librairie agréée, par exemple. Il prétend que je détourne le débat, que ces politiques d’acquisition des documents ne changent rien au fait que son livre est offert avec 24% de rabais sur Amazon et que c’est un scandale.

En repartant chez moi, je n’ai plus peur d’y rester prise cette fois. L’avenir s’annonce si radieux! Je pourrai appeler madame Bouquet pour lui dire que je vais mieux. Je ne me peux plus! J’ai tellement hâte grâce au prix unique du livre de voir magiquement « monsieur et madame tout le monde » prendre d’assaut les librairies indépendantes! Fini les recettes de Di Stasio au rabais chez Walmart! Fini les Guide de l’auto offerts pour presque rien chez Costco! Enfin la littérature fleurira! Enfin surgiront de partout des milliers de voix différentes! Quoi demander de plus? Ce sera un monde parfait!