?

Log in

 
 
13 août 2013 @ 16:05
L'artiste en crise  
« Hélène, j'arrête d'écrire! Je ferme mon blogue! »

J'ai lancé ces phrases comme si de rien n'était dans un café d'Outremont où nous déjeunions ce matin. Nous avions prévu de manger ensemble avant d'aller voir le tournage du vidéoclip d'une amie sur un toit. La salope a à peine réagi. Elle pensait peut-être que je voulais la niaiser. Elle m'a répondu en me demandant ce que je pensais faire d'autre pour m'occuper. Je lui ai proposé d'être sa femme au foyer. Elle a ri de moi avant de refuser mon offre. Je lui ai proposé de devenir braqueuse de banque. Albertine la Mitraille, ai-je ajouté rêveusement. Elle a souri. Visiblement, elle trouvait ce plan plus réaliste que le précédent. J'ai fini par lui avouer que j'allais sans doute continuer d'écrire, mais que ça serait différent. Je lui ai dit que je cherchais un nouveau projet, que j'avais besoin d'explorer de nouvelles formes.

« Je pourrais écrire de la poésie! Trois quatre lignes à peine et je serais déjà en buisness. Bébé fa-fa!»

Elle a regardé l'heure et m'a dit que nous n'avions pas le temps d'analyser en long et en large ma crise de vieille blogueuse cumulant onze ans de métier. Il fallait y aller. En route, je lui ai promis qu'elle serait la première à entendre ma poésie. Elle m'a remerciée de lui faire un si grand honneur et elle m'a dit que je ne serais même pas capable d'écrire un poème en résistant à tourner le genre en ridicule. Oh franchement! Tu verras bien, oiseau de malheur!

C'était fou sur le toit! Il y avait plein de belles personnes, de jeunes artistes prêts à tout pour faire rayonner sur le monde leur créativité : photographes, camera(wo)men, réalisateur, chanteuses, chanteurs, musiciennes. J'avais l'impression d'épier un travail à des lieux du mien, me sentant complètement étrangère à leur agitation. Contre toute attente, je me trouvais presque en paix au milieu de cette faune. La frénésie sur le plateau me faisait oublier ma crise artistique.

L'autre jour en relisant le Refus global pour écrire « Nigga please », je suis tombée sur cette phrase de l'édition critique : « L'oeuvre de Paul-Marie Lapointe fut longtemps entourée de silence, au point qu'on a pu parler également d'occultation ». Ça a été un choc! Je me suis dit que ce serait assurément moi dans une cinquantaine d'années. En 2063, on écrira : « L'oeuvre d'Albertine Bouquet fut longtemps entourée de silence, au point qu'on a pu parler également d'occultation ». Pas drôle d'être trop forte pour son époque!!! Eh! le talent, la vision, pas donné à tout le monde!

Et puis, mon amie, la cowgirl qui enregistrait sa chanson, m'a complètement sortie de ma rêverie d'artiste sciemment ignorée. Elle m'a présentée à ses camarades comme une écrivaine. Puisque j'étais ce matin-là la seule représentante de cette noble vocation, les gens autour semblaient intéressés à connaître la teneur de mon travail. À l'instant même où je songeais à tout abandonner, il me fallut présenter en quelques mots timides onze ans d'une écriture bloguesque à laquelle momentanément je ne croyais plus. Je me suis dit que c'était quand même un retournement incroyable dans ma petite histoire. Au moins, ça m'empêchera de m'apitoyer sur l'injustice qui entoure la réception immédiate de mes petits écrits.

Malheur à mes contemporains, je ne fermerai pas mon blogue! J'ai encore trop envie d'emmerder la planète. Même si je ne le fais que dans mon arrière-cour où je suis à peu près seule. Heureusement, j'aurai la décence de ne pas me lancer dans la poésie. Ça ne me réussirait pas. Une fille doit connaître ses limites!