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11 août 2013 @ 21:20
Nigga please  
Par les temps qui courent, on célèbre le soixante-cinquième anniversaire de la publication d'un texte qui s'est attaqué à nos servitudes -passées, comme on le sait- et qui aurait permis l'avénement de ce Québec si beau et si extraordinairement émancipé que l'on connaît de nos jours. La Presse a eu l'idée d'inviter Marc Séguin, artiste subversif, à écrire un texte à ce sujet. Quand je suis tombée sur la page, j'étais assez heureuse. Marc Séguin est cute, viril, pis toute. Je ne suis pas femme à bouder son plaisir. Et voilà qu'en à peine quelques mots mon beau roux arrive à me turner off.

« On lit Refus global aujourd’hui avec un sourire. Et certaines interrogations : comment ce texte a-t-il pu faire scandale ? [...] On lit et on ne peut s’empêcher de trouver Refus global 'bon enfant '. »

Nigga please.

Criss, comment on fait pour sourire en lisant le Refus global quand on se fait marteler petit peuple? Comment on fait pour trouver « bon enfant » un texte qui nous rappelle que nous avons été tenu [s] à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers? Comment peut-on s'amuser de ces consciences qui s'éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d'entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et de la terreur d'être engloutis vivants?

Peut-être, j'imagine, y arrive-t-on quand on n'a pas encore aujourd'hui l'impression d'être tenu à l'écart de l'évolution universelle, du simple fait d'être ici, peut-être si on ne connaît pas cette terreur d'être engloutis vivants, si on n'est pas convaincu qu'il est plus interdit que jamais de marteler petit peuple...

Oh bien sûr, Marc Séguin souligne le courage que ça prenait à Paul-Émile Borduas à l'époque d'écrire ça, il précise ce qu'il en a coûté à Borduas de publier ce texte, juste avant de se demander à quoi s'en prendrait un Refus global aujourd'hui, tenant pour acquis que ce serait forcément différent.

Pendant ce temps, je relis Refus global de mon côté: Il aurait fallu être d'airain pour rester indifférents à la douleur des partis pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d'abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d'une femme élégante; ne pas gémir à l'énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

Suis-je la seule aujourd'hui à crier et à frémir de la sorte? Est-ce réellement là le fait d'une autre époque?

Marc Séguin déclare aussi que le Refus global aujourd'hui décrierait le marché de l'art. Mais le Refus global en faisant autant sinon plus en chiant sur le moindre acheteur.

Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d'être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n'est pas dans l'espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d'où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l'avenir.


Existe-t-il encore aujourd'hui, au Québec, au royaume des relations publiques, un seul artiste qui tournerait le dos à un seul acheteur, un seul spectateur, voire le moindre quidam qui lui témoignerait un tant soit peu d'intérêt?

Enfin, c'est drôle, quand je lis Refus global, je ne souris pas, j'ai juste envie de pleurer...

Ce que Marc Séguin, comme tant d'autres, n'a peut-être pas envie de voir, c'est que le Refus global, il continue de lui cracher à la gueule et de nous cracher à la gueule à nous tous et toutes...