29 mai 2012 @ 09:28
Les fameux radicaux  
«On est passé au lit le soir même de notre rencontre, Hukka et moi. Après avoir fermé la porte, Hukka m'a juste dit d'enlever mes vêtements. C'est son test classique pour voir à quel point une femme est facile. J'étais la plus facile de toutes.»
Sofi Oksanen, Les vaches de Staline

La grève bat son plein dans tout le Québec. Ceux qui suivent la politique le savent bien, les médias, les politiciens et les autres gens de mauvaise foi divisent allègrement les étudiants en deux camps. Du côté clair de la force, il y a les jeunes articulés et beaux devant les kodaks -comme Léo, Martine, Jeanne et GND, amis de la banane, du panda et de la femme nue-, de l'autre, la force obscure où on dénombre les radicaux, les bêtes sauvages, les méchants Black blocs et les vils extrémistes qui lancent des bombes fumigènes dans le métro. Pourtant personne n'ose avouer, comme l'explique un camarade de l'Axe du Mad, que si Léo, Martine, Jeanne, GND, la banane, le panda et la femme nue sont devant les projecteurs aujourd'hui, c'est uniquement parce que des militants passionnés se battent pour défendre les intérêts de tous les étudiants depuis très longtemps. Au fond, les radicaux, c'est comme les putes et les filles faciles: on est bien content de s'en servir lorsqu'on en a besoin, mais on fait toujours semblant de ne pas les connaître lorsqu'on est entouré de gens prétendument respectables. Eh bien moi, sachez que de même qu'il n'y a personne que j'aime autant dans la vie que les putes et les filles faciles, il n'y a personne que je chéris davantage dans ce mouvement que les radicaux!

L'autre jour, je discutais avec un ami de ma proximité avec les casseurs et les autres malaimés. Je lui confiais mon impression de me sentir plus près de ceux qu'on se plait tant à dénoncer. Il m'a répondu en me parlant de ces gens comme des «perdus». J'ai été tellement déçue et attristée de l'entendre utiliser ce mot que je n'ai pas osé lui répondre qu'il ne m'avait pas comprise du tout. Mon ami adoptait soudainement la position de l'homme tranquille, pour reprendre l'expression inventée et décortiquée par Patty, et moi, je me sentais comme l'hystérique de service qui se porte à la défense, à la manière d'une poule pas de tête, des opprimés et incompris, ce qui est d'autant plus ironique qu'il est dix fois plus hystérique que moi, et c'est d'ailleurs pourquoi je l'aime. Je n'ai pas été capable de lui expliquer que je me sens réellement bien chez les radicaux, qui sont très loin d'être des «perdus». Au contraire! Je suis allée à des manifestations mainstream comme celle du 22 mai, mais je suis aussi allée à des petites manifestations comme celle du 16 mai pour offrir mon appui aux arrêtées du métro devant la prison des femmes de Tanguay. J'ai préféré la seconde manif. Je me sens bien plus protégée avec les radicaux. Ils ne me laisseront pas me faire battre par la police, comme les gens dits respectables. Il n'y a pas plus magnanime et sensible qu'un «radical». Qu'on se le dise! 

«La mère raconte à Anna que le cancer de l'utérus, ça été prouvé, affecte les femmes faciles, qui ont beaucoup de partenaires sexuels. Plus on en a, plus grande est la probabilité.» 
Sofi Oksanen, Les vaches de Staline