Jeune et naïve (ça arrive même aux meilleures!), je lisais beaucoup de revues de nouvelles québécoises. J'essayais de comprendre c'était quoi pour tous ces gens, une nouvelle. Je m'abonnais à ces publications que je parcourais comme une défoncée. J'étais aussi obsédée qu'obstinée. Je me faisais croire que j'aimais les lire. En réalité, ça m'emmerdait ferme! Je peux me l'avouer maintenant. Je trouvais que les revues de nouvelles manquaient d'âme, qu'elles publiaient souvent des textes médiocres dont je ne voyais pas réellement l'intérêt. Je me rappelle très bien que j'ai lu une nouvelle de Marie-Sissi Labrèche dans Stop ou XYZ, je ne sais plus. Ce texte-là, je l'avais réellement aimé. Pendant des nuits, j'étais tourmentée. Je ne retrouve malheureusement plus la revue dans mes bibliothèques... J'aurais voulu la relire. La nouvelle se passait dans une école. Je crois que c'était l'histoire d'une fille qui avait honte de sa génitrice parce que celle-ci était débarquée à son école. Peut-être que j'invente... Ça fait plus de dix ans que je l'ai lu. Je découvrais dans ce texte une densité émotive sauvage qui me troublait. J'avais la nette impression de tout connaître de ce combat avec de bien intenses sentiments que j'entrevoyais entre les mots. Plus tard, je me suis dit que je n'avais pas lu toutes ces revues de nouvelles pour rien, juste parce que j'avais lu ce texte. À partir de ce jour, dans ma tête, c'était bien clair. Écrire de la littérature et travailler sur la densité émotive sauvage devenaient des synonymes.
Dans un monde où la littérature n'a plus beaucoup d'importance, les derniers lecteurs qui restent aiment plus les figures d'auteur que la littérature. Je le remarque continuellement. Les pauvres (j'écris ça pour rire, ils ne sont pas tant à plaindre qu'à dénoncer), ils n'ont plus idée de ce que pourrait être un contact authentique avec une oeuvre d'art. Quand tout est détruit, il n'y a plus qu'à élever des monuments avec le peu qui reste pour se cacher l'immensité des ruines qui nous entourent. La littérature ne doit pourtant pas être au-dessus de nous, elle doit être à notre portée, elle doit avoir une âme et continuer à nous parler. Marie-Sissi Labrèche est parfaite si on rêve de cultiver des figures d'auteur plus que de lire des livres. Elle correspond bien à l'idée qu'on se fait d'une écrivaine qui travaille avec ses instincts, d'une écrivaine pour qui la nécessité d'écrire s'est imposée d'elle-même. La figure d'auteure qu'elle représente capte l'imaginaire. Je comprends bien cet effet. Mais quand j'ai découvert sa nouvelle il y a quelques années, je ne savais rien d'elle. Elle n'avait pas publié de romans, je ne connaissais pas son histoire. Pourtant, le texte avait agi sur moi. Ça veut dire que la figure d'auteure, on pourrait s'en passer. Ses textes se défendent tout seuls.
Dans le journal, ce matin, j'ai lu une entrevue avec elle. On donne dans la figure d'auteure évidemment. Les journalistes et les critiques littéraires en ont besoin. Sans figure fascinante d'écrivain, ils ne sauraient pas quoi écrire. Un passage du texte m'a mise en beau fusil ou «en sainte-matraque» comme le dit Mme Bouquet dans ses plus grandes colères : «Marie-Sissi Labrèche maîtrise mille fois mieux l'écrit que la parole, on comprend bien pourquoi elle ne peut s'en passer, même si ça fait un bout de temps qu'elle a publié.» Sur le coup, j'étais stupéfaite. Je me suis dit : «Ah c'est drôle, moi j'aime autant ça l'entendre parler que la lire». J'ai vu l'émission de On prendra toujours un train où elle est allée. J'ai écouté aussi l'émission de radio Le printemps de Marie-Sissi Labrèche. Elle sait parler, voyons! Elle sait parler plus que la plupart du monde que j'entends à la radio ou à la télévision, elle sait parler plus que les communicateurs professionnels. Je sais bien qu'elle commence parfois des phrases qu'elle ne termine pas, qu'elle peut passer d'un sujet à l'autre sans prévenir. Mais lorsqu'elle fait ça, elle dit des milliards de choses. C'est passionnant à entendre, parce que c'est énergique et dense!!! Parce que c'est vivant!!! Je comprends bien que Marie-Sissi Labrèche doit dire d'elle-même qu'elle ne sait pas parler. On peut lire dans le même texte : «J'évite de participer à des débats, je ne peux pas, je ne sais pas bien expliquer les choses, dit-elle, tout en s'excusant fréquemment de ne pas être assez précise. Mon mari explique mieux les affaires que moi! C'est mon fan numéro un!» Eh bien, moi, malgré elle, je dis que c'est bien dommage! Je suis certaine qu'elle sait parler, j'aime l'entendre parler. Je ne connais pas son mari, mais je suis persuadée qu'elle explique mieux bien des affaires que lui!
Bien expliquer, ce n'est pas de savoir ordonner, le dernier des caves est capable de faire ça. Bien expliquer, c'est être capable de rendre les choses dans leur complexité, c'est d'en faire saisir l'esprit. Mais dans notre monde en ruines, tout ce qu'on est capable d'admirer c'est la maîtrise, la maîtrise d'une couple de règles bien niaiseuses que le dernier des imbéciles est capable d'appliquer s'il a des capacités cognitives normales. Ça nous rend bien trop mal à l'aise quelqu'un qui ne respecte pas les règles, on a honte pour lui. Et on veut de l'ordre, on ne veut pas d'une parole qui nous fait ressentir le tremblement du monde, qui nous fait entendre le bruit des choses qui s'effondrent, qui nous donne à voir la violence du choc des corps contre les choses. On veut faire comme si de rien n'était. On ne veut pas d'une parole qui déborde, qui explose, qui sort des chemins qu'on a tracés pour elle. C'est justement parce que la parole de Marie-Sissi Labrèche n'est pas prise dans un carcan qu'elle est si belle. Ce n'est pas parce qu'elle est trop conne, trop émotive ou trop gênée que sa parole ne semble pas maîtrisée, c'est parce qu'elle a trop d'ambition, qu'elle veut rendre trop de choses à la fois, parce qu'elle est grouillante de vie.
Dans un monde où la littérature n'a plus beaucoup d'importance, les derniers lecteurs qui restent aiment plus les figures d'auteur que la littérature. Je le remarque continuellement. Les pauvres (j'écris ça pour rire, ils ne sont pas tant à plaindre qu'à dénoncer), ils n'ont plus idée de ce que pourrait être un contact authentique avec une oeuvre d'art. Quand tout est détruit, il n'y a plus qu'à élever des monuments avec le peu qui reste pour se cacher l'immensité des ruines qui nous entourent. La littérature ne doit pourtant pas être au-dessus de nous, elle doit être à notre portée, elle doit avoir une âme et continuer à nous parler. Marie-Sissi Labrèche est parfaite si on rêve de cultiver des figures d'auteur plus que de lire des livres. Elle correspond bien à l'idée qu'on se fait d'une écrivaine qui travaille avec ses instincts, d'une écrivaine pour qui la nécessité d'écrire s'est imposée d'elle-même. La figure d'auteure qu'elle représente capte l'imaginaire. Je comprends bien cet effet. Mais quand j'ai découvert sa nouvelle il y a quelques années, je ne savais rien d'elle. Elle n'avait pas publié de romans, je ne connaissais pas son histoire. Pourtant, le texte avait agi sur moi. Ça veut dire que la figure d'auteure, on pourrait s'en passer. Ses textes se défendent tout seuls.
Dans le journal, ce matin, j'ai lu une entrevue avec elle. On donne dans la figure d'auteure évidemment. Les journalistes et les critiques littéraires en ont besoin. Sans figure fascinante d'écrivain, ils ne sauraient pas quoi écrire. Un passage du texte m'a mise en beau fusil ou «en sainte-matraque» comme le dit Mme Bouquet dans ses plus grandes colères : «Marie-Sissi Labrèche maîtrise mille fois mieux l'écrit que la parole, on comprend bien pourquoi elle ne peut s'en passer, même si ça fait un bout de temps qu'elle a publié.» Sur le coup, j'étais stupéfaite. Je me suis dit : «Ah c'est drôle, moi j'aime autant ça l'entendre parler que la lire». J'ai vu l'émission de On prendra toujours un train où elle est allée. J'ai écouté aussi l'émission de radio Le printemps de Marie-Sissi Labrèche. Elle sait parler, voyons! Elle sait parler plus que la plupart du monde que j'entends à la radio ou à la télévision, elle sait parler plus que les communicateurs professionnels. Je sais bien qu'elle commence parfois des phrases qu'elle ne termine pas, qu'elle peut passer d'un sujet à l'autre sans prévenir. Mais lorsqu'elle fait ça, elle dit des milliards de choses. C'est passionnant à entendre, parce que c'est énergique et dense!!! Parce que c'est vivant!!! Je comprends bien que Marie-Sissi Labrèche doit dire d'elle-même qu'elle ne sait pas parler. On peut lire dans le même texte : «J'évite de participer à des débats, je ne peux pas, je ne sais pas bien expliquer les choses, dit-elle, tout en s'excusant fréquemment de ne pas être assez précise. Mon mari explique mieux les affaires que moi! C'est mon fan numéro un!» Eh bien, moi, malgré elle, je dis que c'est bien dommage! Je suis certaine qu'elle sait parler, j'aime l'entendre parler. Je ne connais pas son mari, mais je suis persuadée qu'elle explique mieux bien des affaires que lui!
Bien expliquer, ce n'est pas de savoir ordonner, le dernier des caves est capable de faire ça. Bien expliquer, c'est être capable de rendre les choses dans leur complexité, c'est d'en faire saisir l'esprit. Mais dans notre monde en ruines, tout ce qu'on est capable d'admirer c'est la maîtrise, la maîtrise d'une couple de règles bien niaiseuses que le dernier des imbéciles est capable d'appliquer s'il a des capacités cognitives normales. Ça nous rend bien trop mal à l'aise quelqu'un qui ne respecte pas les règles, on a honte pour lui. Et on veut de l'ordre, on ne veut pas d'une parole qui nous fait ressentir le tremblement du monde, qui nous fait entendre le bruit des choses qui s'effondrent, qui nous donne à voir la violence du choc des corps contre les choses. On veut faire comme si de rien n'était. On ne veut pas d'une parole qui déborde, qui explose, qui sort des chemins qu'on a tracés pour elle. C'est justement parce que la parole de Marie-Sissi Labrèche n'est pas prise dans un carcan qu'elle est si belle. Ce n'est pas parce qu'elle est trop conne, trop émotive ou trop gênée que sa parole ne semble pas maîtrisée, c'est parce qu'elle a trop d'ambition, qu'elle veut rendre trop de choses à la fois, parce qu'elle est grouillante de vie.
Envoyez un commentaire
