Dimanche dernier, j'ai joué les militantes en compagnie du garçon à peine adulte qui est, pour sa part, un authentique militant, membre d'une organisation d'anarcho-communistes purs et durs qui sèment la terreur dans leur milieu et s'attirent la haine de tous - mais c'est une autre histoire! Je dis « joué » non pas parce que je ne croyais pas en ce que je faisais - il fallait, au contraire, que je crois très fort en la nécessité de cette marche pour me décider à commettre ce qui avait toujours été pour moi impensable: participer à une action collective. Ce n'est pas que je crois davantage en l'action individuelle. Je pense échapper à ce que ces révolutionnaires hardcore désignent avec mépris comme le lifestyle, c'est-à-dire cette conviction commode qu'ont certaines gens de révolutionner le monde au quotidien par de petits gestes comme de fermer le robinet pendant qu'ils se brossent les dents pour sauver la planète. (Dans une conversation avec un révolutionnaire hardcore si vous souhaitez gagner instantanément son respect, exclamez-vous « C'est tellement lifestyle! » Vous verrez, ça marche à coup sûr!) Je ne crois certainement pas que la révolution peut être individuelle, non. Et peut-être pas plus collective, d'ailleurs. Mais je l'ai déjà écrit, j'essaie d'échapper à mon cynisme, au cynisme de mes contemporains. Simplement, j'ai une méfiance naturelle envers la foule. Si la foule a en effet le potentiel de produire de grandes actions, elle a beaucoup plus souvent mené à terme des horreurs, petites ou grandes. Elle le fait chaque jour. Si je me méfie de la foule, c'est sans doute parce que je n'arrive pas à la considérer comme une entité pensante. Pour moi, la foule est tout au contraire manipulable à l'envi, elle peut conduire à tout et plus souvent au pire. Une foule qui a cessé de penser - comme c'est le cas bien souvent - ne réclame pas, ce qu'elle devrait demander envers et contre tous, c'est-à-dire un espace libre et ouvert pour l'expression des individus dans leur communauté. Une foule qui ne pense pas devient à son tour le moteur de la répression. Et s'il faut choisir entre un monde libre mais mauvais et un monde parfait mais répressif, mon choix est d'ores et déjà fait: si le mal doit être préservé pour que la liberté demeure, allons-y gaiement! De toute façon, la répression aura depuis longtemps triomphé avant que le monde ne soit devenu un peu moins mauvais...
Dimanche dernier, j'ai joué, dis-je, les militantes alors que je me sentais un peu comme un imposteur parmi cette foule composée de militants - de vrais, de ceux qui sont de tous les événements -, de résidents de Montréal-Nord, de voisins et de proches de la famille du défunt, abattu par un policier il y a un an. Certes, je devais être la bienvenue. Tout le monde était le bienvenu. La foule accepte tout le monde et désire tout le monde, comme elle le criait lorsqu'elle apercevait juchés sur leurs balcons des résidents qui semblaient un peu plus réceptifs, peut-être, que les autres: « Avec nous, dans la rue! Avec nous, dans la rue! » J'ai pensé à la grande scène finale de The Dreamers où des cris similaires sont poussés et je me suis dit que ça serait effectivement magnifique si les gens descendaient de leurs balcons pour rejoindre la foule, pour « nous » rejoindre dans la rue. Mais bien sûr, personne n'est descendu... Bien sûr, me dis-je, hélas bien sûr, me dis-je, cynique mais pas moins rêveuse. Et la petite foule d'environ cinq cents personnes - dirent les journalistes le lendemain, peut-être pour y justifier leur présence, il me semblait qu'il y avait tellement moins de gens - poursuivait sa marche.
Notre pas était conduit par la musique. J'étais tout près du camion où des artistes locaux se donnaient en spectacle tour à tour. Le camion avançait lentement pour conduire la foule. Il lui octroyait en même temps sa légitimité. Il conférait une allure d'ordre et de bonne tenue à tous ceux qui acceptaient de s'attrouper autour de lui. Dans la boîte de ce camion, des hauts-parleurs étaient installés et des micros pour les rappeurs qui y grimpaient selon un horaire prévu par les organisateurs. Des chanteurs reggae furent même intégrés à ce moteur qui enhardissait les troupes. Si je développe un goût de plus en plus important pour le rap, on ne m'aura pas au reggae! Jamais, jamais, je ne pourrai aimer le reggae! Ça m'est insupportable! Ma haine pour le reggae est profonde et sans appel. Évidemment, il fallait qu'on nous assène de musique festive, ai-je râlé intérieurement. Évidemment, il fallait que ce soit un peu festif! Pas que le gangsta rap avec ses « Fils de pute, flic je te bute » me rendait plus confortable, remarquez. Personnellement, je trouvais qu'un Stabat Mater aurait été plus de circonstance. Après tout, n'étions-nous pas là pour accompagner la mère endeuillée dans cette marche à la mémoire de son fils, de son fils absolument innocent - contrairement à ce qu'a affirmé le lendemain l'un des pires charognards de la ville, l'un des plus ignobles collaborateurs à l'abêtissement des foules, l'un des pires inspirateurs de la hargne des classes populaires contre les plus démunis. Moi, en tous cas, c'est pour ça que j'y étais. Et c'est sans doute pourquoi je me suis suprise à pleurer à plusieurs moments tout au long de la soirée. Je n'ai jamais su, du reste, si je pleurais mon chagrin ou celui des autres.
J'ai pu malgré tout, grâce à la foule, oublier les notes reggae qui faisaient rage à mes côtés. Un porte-voix était échangé de main en main entre les plus authentiques militants, ceux qui étaient prêts à tout instant à lancer des slogans pour alimenter les sentiments de la foule. Je suppose qu'ils scandaient les slogans habituels, qu'on sortait les classiques du militantisme contemporain. Que ce fut sous le coup de l'habitude ou par le fruit de l'invention étonnante de quelques individus, on enchaîna et répéta donc quelques slogans tout au long de la marche: « C'est qui, qui l'a tué ? » « La police!» «Qu'est-ce qu'on veut ? » « La justice! » et, mon préféré, mon préféré, vraiment, sans ironie aucune: « Fédération des policiers, syndicat des meurtriers ». Je ne me souviens plus si j'ai moi aussi répondu l'un de ces « La police! » ou « La justice». Dans un instant d'inattention, je me suis peut-être laissée prendre au jeu. J'ai peut-être répondu aux questions lancées dans le porte-voix, peut-être prononcé avec la foule un ou deux « Flics, assassins ! Flics, assassins ! ». J'espère que non. N'allez pas croire que je pense qu'un policier qui tire plusieurs balles dans le corps d'un jeune homme de dix-huit ans non armé n'est pas un assassin. Mais pourrais-je vraiment qualifier tous les policiers ou même la majorité d'assassins, voire d'assassins en puissance? Je ne sais pas. J'en viens toujours à penser aux individus. Et je me dis que Lapointe est certes un assassin, peut-être de façon délibérée, peut-être par accident, mais je ne peux pas me convaincre que tous les policiers sont des assassins ou des oppresseurs. Je n'y arrivais pas plus alors qu'en ce moment.
Je me trouvais donc dans cette foule convaincue du contraire, convaincue, quant à elle, que tous les policiers sont des meurtriers, à écouter ces slogans lancés dans le porte-voix qui visaient à fouetter les troupes et j'observais, un peu détachés de la foule, quelques individus qui en avaient visiblement long sur le coeur et profitaient de l'occasion pour aller narguer les policiers en bermudas à califourchon sur leurs vélos, à qui on avait demandé de revêtir leurs habits de brigadiers scolaires pour l'occasion afin de leur donner un air sympathique et inoffensif, aux policiers qui, pour une fois, nous le savions tous, s'empêcheraient de dire: « Circulez ou je vous colle à tous une contravention de 140$! » J'écoutais la foule qui scandait sagement, d'une seule voix, des slogans à sens unique, dans un ordre hors du commun, une démarche extraordinairement synchronisée sur laquelle je réglais moi-même mes pas.
À la fin, les organisateurs se sont félicités que les participants étaient d'âges et de milieux aussi divers, le principal organisateur s'est exclamé dans un discours passionné que nous devrions suivre l'exemple des Bandidatos et des Rock Machines qui avaient compris, après de longues années d'une lutte meurtrière qu'il valait mieux passer outre ses différences et s'unir que de se déchirer entre semblables, tandis que les médias ont rapporté la présence d'un dissident, « un anarchiste sorti d'on ne sait trop où», a-t-on écrit, « avec dans son sac à dos quelques cocktails Molotov qu’il n’a heureusement pas eu le temps d’allumer » dans cette manifestation qui était autrement paisible et sans heurt. C'était une manifestation réussie de l'avis de tous, y compris de celle de notre maire, et je suis revenue à la maison fière et heureuse d'avoir posé un geste significatif.
Musique actuelle: She Wants Revenge