On m'avait mis l'eau à la bouche au sujet de Nuit # 1 d'Anne Émond en disant que le protagoniste du film souhaitait que sa partenaire lui rentre le doigt dans le cul (ce n'est, hélas, qu'une bien furtive évocation!) et en me racontant que le film s'ouvre sur la représentation très explicite d'une baise qui se déploie sur une quinzaine de minutes. Je n'ai pas été déçue.
Peu de choses me rendent plus heureuse, ça ne vous étonnera pas, qu'une longue scène de baise. C'est dans une scène de baise que se révèle tout l'art d'un cinéaste! Les grands peintres du passé consacraient leur talent à représenter des fleurs, des fruits, de la vaisselle et d'autres objets plus ou moins insignifiants dont ils révélaient la beauté. Les grands cinéastes d'aujourd'hui se consacrent à montrer des corps qui s'enlacent, se saisissent, s'entrechoquent. Je suis née à la bonne époque! (Quoique, je me plais bien à regarder les chairs blanches et généreuses qu'on retrouvait dans les peintures mythologiques, le faste de la représentation en moins...)
À peine, donc, le film était-il commencé que j'étais convaincue de la force du film. Difficile, évidemment, de résister à une baise effrénée où les partenaires sont possédés par un désir brutal. Fait très intéressant: l'actrice principale, la magnifique et émouvante Catherine de Léan, racontait après la projection, qu'Anne Émond avait précisé dans le scénario les moindres détails de la scène de baise. Ce n'est pas étonnant, au fond. Une scène aussi forte ne peut pas être improvisée. Au-delà de cette évidence, cette précision augmente pour moi l'intérêt de cette scène puisque celle-ci participe de la construction dramatique exceptionnelle du film. Si le film se démarque du cinéma québécois actuel, tous l'ont souligné, par la place qu'il accorde à la parole, la réalisatrice n'en sait pas moins faire parler les corps, mieux que plusieurs cinéastes qui prennent pourtant le parti des fameux non-dits.
Ce qui rendait la scène parfaite, ce n'est toutefois pas la représentation alléchante du déploiement violent du désir. C'est plutôt un petit détail. Enfin, deux détails. Tout d'abord, le sexe en érection de l'acteur, bien, pas son sexe directement (quoique...), en fait, la représentation d'un pénis bandé: ça manque d'érections au cinéma! C'est toutefois une interruption délicieuse de la baise splendide qui rend cette scène inouïe en la ponctuant et en lui apportant une force et un réalisme très rares. Tandis que Clara se fait pénétrer, elle arrête son partenaire puisqu'elle a une envie envie urgente d'uriner. La caméra suit ensuite Clara jusqu'à la salle de bain. Ce temps d'arrêt est essentiel et puissant puisqu'il préserve la scène du caractère kitsch qui guette inévitablement la représentation des scènes de baise passionnée. Ce temps d'arrêt est d'autant plus extraordinaire qu'il traduit une vérité du corps féminin, vérité toute simple (la pénétration heurte la vessie), mais qui permet de garder la représentation de la femme du côté de sa réalité à elle, et ne l'asservit pas au désir masculin. De plus, le moment où Clara se retire à la salle de bain est magnifique. On la sent pensive, elle n'est plus seulement ce corps qui baise, mais elle nous apparaît dans une complexité, que le film ne nous révèlera que partiellement.
En plus de la représentation du rapport de la femme au corps, il y a aussi dans Nuit # 1 une réflexion sur le rapport de la femme à la parole. On a beaucoup évoqué, je disais, l'importance de la parole dans le film. On y a associé une dimension identitaire liée à la nationalité de chacun des personnages, mais pas à leur genre. On dit que Nikolaï parle avec aisance parce qu'il est étranger, alors que, au contraire, Clara prend du temps à parler parce qu'elle est québécoise. Sans doute. Mais c'est aussi parce qu'elle est une femme. Lorsque Nikolaï prend la parole, il fait semblant de s'intéresser à Clara, mais il ne veut rien entendre de ce qu'elle a à dire. Il se dit blessé qu'elle soit partie ainsi sans crier gare. Pourtant, il ne lui demande à aucun moment pourquoi elle a agi ainsi. Il est beaucoup plus intéressé à jouer l'amant éconduit, à donner libre cours à ses interminables réflexions. On dirait qu'il a rattrapé Clara simplement pour avoir un public. S'il démontre un don pour la parole, il n'en a, de toute évidence, aucun pour le dialogue. On sent Clara littéralement écrasée par le flot de paroles de Nikolaï, tandis qu'il accapare entièrement cet espace qu'il a ouvert. Elle ouvre la bouche à quelques reprises, sans qu'il n'interrompe un instant son monologue pour l'écouter.
Cette scène se rejoue à chaque jour. Au salon, dans la chambre à coucher, à l'école, au travail. Un homme un tant soit peu intelligent, qui a en grande estime son intelligence, dont il évalue rarement la mesure avec exactitude, écrase une femme intelligente, qui a rapidement compris que, dans la vie, on ne s'intéresserait pas souvent à son intelligence, qu'elle serait mieux de la cacher, et qu'il serait, en fait, préférable, qu'elle s'efface elle-même entièrement. De tout temps, les hommes ont surestimé leur intelligence et les femmes ont sous-estimé la leur. De tout temps, les hommes ont donc accaparé l'espace de parole au détriment des femmes. Les hommes vont proclamer, comme s'il s'agissait de la chose la plus profonde et la plus inattendue, les pires banalités, tandis que les femmes vont dissimuler leurs réflexions les plus profondes et inattendues, de crainte de dire des banalités. Nuit # 1 illustrait avec justesse ce rapport de force et, moi, je fulminais. J'avais envie de sacrer une volée à ce type égocentrique et poseur qui, tout en culpabilisant Clara, lui témoignait un parfait mépris.
Un espace de parole avait pourtant été ouvert par Nikolaï et Clara finit par le saisir lorsque celui-ci se tait enfin. Et aussitôt, la parole de Clara déferle. Et je pense alors à Nelly Arcan, à sa parole qui s'emballe: il vaudrait mieux que le prochain client me frappe une fois pour toutes, qu'on me fasse taire car je n'arrêterai pas. et même si je m'arrêtais, ça n'arrêtera pas, ça se poursuivra d'autant plus fort derrière mes yeux. Les mots de Clara sont plus maladroits que ceux de Nelly Arcan, bien sûr, mais ils partagent le même mouvement violent d'une parole qui naît après avoir été trop longtemps réprimée.
La représentation de la violence ordinaire envers les femmes s'est aussi illustrée à la fois dans le propos du film et à travers la réaction du public. À un certain moment, Nikolaï aligne une série de propos misogynes qui passent souvent inaperçus: il déteste les femmes émancipées qui agissent comme des hommes, les femmes qui se vont avorter sont des traînées, etc. Il s'en prend ensuite directement à Clara. À mon plus grand soulagement et mon plus grand bonheur, Clara fout le camp. Et là, le taré se met à la poursuivre. Elle lutte contre lui, tente d'échapper à son emprise. Soudainement, dans la salle, j'entends des éclats de rire, où domine le rire d'un jeune homme qui s'esclaffe comme s'il n'avait jamais rien vu de plus drôle dans sa vie. J'ai failli le battre. J'aurais dû. Rien de plus drôle, pas vrai, qu'une femme en colère? J'aurais dû lui arracher les couilles et les lui faire bouffer pour voir s'il trouverait ça encore drôle, pauvre type. En même temps, c'était fascinant puisque, à ce moment précis, c'était vraiment la violence de l'homme dans la salle qui prenait le dessus et qui, ce faisant, donnait tout son sens au film.
Il y a, enfin, une autre violence qui m'a troublée et un peu déçue, même si elle traduit une vérité évidente. C'est cette violence de la femme envers elle-même. Dans la dernière partie du film, Clara raconte avec une froideur mélancolique, mais surtout un parfait mépris envers elle-même, sa vie sexuelle débridée, ses aventures sexuelles multiples et anonymes. Elle parle du vide qui l'anime, du sentiment de détachement par rapport à elle-même qu'elle ressent lors de ces ébats. Encore une fois, j'aperçois le spectre de Nelly. Mais alors que Nelly se lançait dans une série d'imprécations envers tout un chacun, Clara s'en prend à elle-même. Je me sens profondément inconfortable envers ce discours moralisateur. Évidemment, il vient d'une femme qui parle d'une femme. Il a droit de citer, il est pertinent, traduit un sentiment qui habite plusieurs femmes. Mais je ne peux pas faire autrement que d'en être profondément attristée. D'abord, je déteste cette idée d'une sexualité qui ne parvient qu'à reconduire le vide. La sexualité c'est d'abord une rencontre. Et puis, je trouve cette vision dangereusement nihiliste et trop courante, alors que pour moi, la sexualité c'est la joie.
Et surtout, je trouve que cette vision témoigne d'une mystification à laquelle plusieurs succombent. Si Clara se sent détachée d'elle-même, ce n'est pas parce qu'elle se livre à des ébats torrides et multiples, c'est parce qu'elle est dépossédée de son désir et entièrement livrée à sa volonté de séduire. Elle le dit elle-même, elle a besoin que tous les hommes la désirent. Elle ne fait cependant pas de lien entre cet oubli dans la séduction et son détachement vis à vis elle-même. Ce qui est logique, bien sûr. Mais le problème, c'est que la réalisatrice et scénariste semble corroborer cette logique en présentant Clara comme une pauvre fille perdue. Or, il m'apparaît essentiel de parler du lien intrinsèque entre la séduction à tout prix et le détachement de soi. Celle qui a besoin de séduire tout le monde ne s'appartient plus, n'a plus de désir. Je ne pouvais donc regarder le film sans être écrasée par ce sentiment d'impuissance devant une posture trop répandue. Bien sûr, ça n'enlève rien au film, qui traduit avec justesse un sentiment tout féminin, mais j'aurais espéré plus de distance par rapport à celui-ci.
En même temps, en y réfléchissant bien, il s'esquisse peut-être pendant cette nuit une possibilité de «rédemption» (si on conserve cette logique de la perdition). Je commençais en disant que lors de la baise du début, Clara et Nikolaï sont possédés par leur désir. C'est le sentiment qui me venait en les regardant et je ne crois pas qu'il soit invalidé par la suite du film. Peut-être Clara trouve-t-elle, à travers sa rencontre avec Nikolaï, une façon de se réapproprier son désir...